Cinéma

mai 31, 2012

Miss Bala, de Gerardo Naranjo

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« Je m’appelle Laura Guerrero, j’ai 23 ans et je rêve de représenter la beauté des femmes de mon État. » Elles sont nombreuses, ces jolies abeilles, à tenter leur chance au concours de Miss Baja-California (Basse-Californie) et plus que le prestige, c’est surtout l’appât du gain qui les attire ; car dans les faubourgs de Tijuana rivalisent pauvreté et corruption. Laura est l’une d’elle, mais au mauvais moment au mauvais endroit, elle se retrouve impliquée dans un règlement de compte. Survivante mais témoin, elle doit maintenant choisir son camp : servir ou mourir. La pauvre prétendante au titre de « Miss Baja » se change brutalement en « Miss Bala » (balle/munition en espagnol).

Gerardo Naranjo est assez peu connu du grand public. Dans ses précédents films, il se revendiquait à tort ou à raison de Godard. Pour Miss Bala, qu’il considère comme son « vrai » premier film, il a au contraire cherché à se libérer de toute influence cinématographique. « Je n’en voulais aucune ! » affirme-t-il dans un entretien accordé à Excessif, « Je voulais créer un environnement mental, sensoriel, par des moyens purement visuels. En revanche, je ne voulais absolument pas tomber dans les travers des films politiques, paraître trop frontal ou m’abîmer dans la démagogie. Par-dessus tout, je ne voulais aucune référence à d’autres films. » Une approche volontairement décalée qui vaudra au film d’être retenu dans la section « Un certain regard », lors festival de Cannes 2011

Si elle n’est pas venue de ses prédécesseurs, l’inspiration est née d’un fait divers : la chute d’une miss accusée de complicité avec un cartel de narcotrafiquants. Par soucis de justesse, il a tenu à rencontrer la jeune femme et même certains des criminels, « Elle semblait totalement paranoïaque et prisonnière de ses angoisses, prostrée de peur. » En dépit d’une innocence peut-être exagérée (l’héroïne, en grande sœur modèle, ne veut gagner ce concours que pour permettre à son jeune frère de faire des études), Stephanie Sigman incarne parfaitement cette grande fille paumée au milieu des cartels de narcotrafiquants et qui ne comprend rien à ce qui lui arrive. Naranjo place sa jolie victime dans un décor typique de thriller, entre des méchants violents et manipulateurs et des flics corrompus jusqu’à la moelle. Pourtant, aussi loin que va le cliché, il ne fait qu’approcher la réalité du Mexique actuel, où le trafic de drogue tue plus de 35 000 personnes depuis 2006, comme le rappelle le carton final.

La quasi-absence de musique et la caméra très subjective ajoutent au réalisme du film. Les plans-séquences se succèdent, tantôt de faces, qui mettent en valeur l’émotion et l’angoisse de la jeune femme, tantôt de dos comme si — journaliste ou caméraman — nous la suivions dans ses mésaventures. Lors des nombreuses fusillades, le regard est toujours biaisé. Il est celui de la proie effrayée qui — dans la panique — ne perçoit que partiellement la scène. « Le film ne parle pas de la situation politique au Mexique sous le joug du crime organisé, c’est vraiment la toile de fond, le contexte. Miss Bala parle surtout du sentiment de peur. » Et pour jouer avec nos nerfs et stimuler notre imagination, c’est le hors-champ que va privilégier le réalisateur, s’inspirant en cela d’Antonioni. Il avoue affectionner également les scènes de nuits, tellement sombres que l’on ne discerne que des ombres, des mouvements ou le reflet d’une pupille. Il suffit alors d’attire l’attention sur ce que l’on ne distingue qu’à peine dans le noir, parfois seulement des voix, pour créer une véritable atmosphère.

Si le film traite de la peur, la psychologie des personnages n’en est pas moins abordée avec tact. Elle est à peine suggérée — aucun ne s’épanche —, mais l’on devine une relation ambiguë se tisser entre les deux personnages principaux : Lino, le chef de la bande et Laura, la jeune miss. Comme dans une version moderne et dynamitée de la belle et la bête, le bourreau porte un regard indulgent, voire protecteur, sur sa victime. Pâle copie du Parrain entiché d’une casquette, l’homme se révèle d’une certaine délicatesse lorsque — presque à genou devant sa « belle » — il cache précautionneusement des liasses de billets autour de sa taille (belle image que l’on retrouve sur l’affiche du film). Son obstination à lui parler doucement, sa politesse tandis qu’il s’atèle à lui faire vivre un enfer sont des manières de Pygmalion se nourrissant de l’amour orgueilleux de sa chose, qu’il façonne selon son désir et jalouse jusqu’à sa chute.

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