Littérature

octobre 31, 2012

La folie de la rentrée littéraire

Étiquettes : , , , , , ,

Dans le numéro d’octobre, Le Magazine Littéraire aborde la question de la folie vue par la littérature. On y retrouve les incontournables grands fous littéraires : Nerval, Artaud, ou les surréalistes ; mais aussi les plus célèbres représentations de la folie, comme le Quichotte, l’Idiot des lettres russes ou les folles de Jean Genet. Mais n’allons pas croire que ce thème n’inspire plus les plumes contemporaines. Puisqu’on n’a jamais été aussi fous, voici une sélection de cinq livres de la rentrée littéraire et d’une pièce de théâtre qui traitent de la folie.

Un fauve dans la ville
Viviane Elisabeth Fauville, Julia Deck, éd. Minuit,  154 p., 13, 50 euros.

Avec son premier roman, Julia Deck surprend. Elle surprend par son style limpide et efficace en contraste avec une narration indéterminée. En dépit de la précision administrative du titre, la narratrice éponyme a le pronom flou et demeure indécise entre la première et la troisième personne du singulier, empruntant même quelques fois à Michel Butor le vouvoiement. Un effet déstabilisant et un stratagème efficace pour rendre le trouble d’un esprit.
Cet esprit est celui d’une femme, tout ce qu’il y a de plus classique : Viviane Elisabeth Fauville, épousée Hermant. Elle a quarante-deux ans, la bourgeoisie éclatante, est responsable de la communication d’une grande entreprise de BTP, et maman depuis quelques semaines d’une petite fille. Elle vient d’emménager dans un deux-pièces à l’angle de la rue Cail et Louis-Blanc, parce que son mari l’a quittée, cela elle s’en souvient. Pourtant, elle a l’impression tenace d’avoir oublié quelque chose d’important, puis, cela lui revient, au détour d’une amnésie passagère, elle se rappelle avoir tué son psychanalyste.
Criminelle débutante, sans préméditation aucune, elle est persuadée d’avoir laissé des preuves accablantes derrière elle et attend que la police vienne la cueillir. Pourtant, si son nom figure bien dans la liste des suspects, rien ne l’accuse plus qu’un autre. L’attente se prolonge donc, au gré des tâtonnements de l’enquête, et sert de fondation à ce roman où la dissolution du temps se confond avec celle de l’identité.
Dans une complexe chasse à l’homme à travers la capitale, Viviane, soupçonnée par la police, va mener discrètement sa propre enquête. Elle guète la rubrique des faits-divers, mémorise les visages des autres suspects, puis les approches un à un, allant jusqu’à inventer des histoires folles pour leur parler, les toucher, les pousser à se dévoiler. Elle est la proie, mais aussi le fauve qui erre dans la ville – Fauville – à la recherche de l’identité du criminel : la sienne.

« Monsieur, vous vous prenez pour Stendhal ?! »
Le jour où je me suis pris pour Stendhal, Philippe Cado, éd. Eyrolles, 175 p., 15 euros.

Un professeur débutant qui déraille face à sa classe de seconde jusqu’à se prendre pour Stendhal, voilà qui est plutôt rare. Qu’il ait été capable de se souvenir et de raconter son expérience l’est d’autant plus. C’est pourtant le cas de Philippe Cado, qui écrit avec un recul étonnant cette première « bouffée délirante » survenue dans les années 90, tandis qu’il était enseignant stagiaire et étudiant dans un IUFM balbutiant.
Il tentait en vain de gérer son cours, mais un jour, sans qu’il ne puisse rien faire, deux élèves en sont venus aux mains. Cette incapacité à « tenir sa classe » éclate au grand jour et son avenir dans l’enseignant est compromis. Il décide alors, en guise de revanche, de mettre au point sa propre méthode pédagogique et de l’appliquer.
Pour commencer, il donne aux élèves cet article de Quignard paru un peu plus tôt dans Le Nouvel Observateur, « Stendhal le tagger », sur une biographie de Michel Crouzet (Stendhal ou Monsieur Moi-même). Un texte volontairement difficile, afin de les faire réagir. C’est une réussite, mais cette modeste victoire arrivée trop tard, sera le point de basculement dans l’irrationnel. Car bien plus que ses élèves, c’est lui qui est marqué par ce texte, qu’il ne cesse de relire, croyant y déceler un code. « S’est alors progressivement ancré en moi la très ferme conviction de devoir refermer un cercle ou de boucler la boucle. Je devenais moi-même « Stendhal le tagger » pour brûler de la folle ardeur des héros stendhaliens. »
Emporté dans cette crise de délire, Philippe Cado ira de plus en plus loin, persuadé d’être un génie qui réformera l’éducation nationale. Mission dont il se sent investi, mais qui le conduira en hôpital psychiatrique. Le récit de ce prof de lettres apporte non seulement un témoignage précis sur la schizophrénie, des premiers symptômes jusqu’aux moyens mis en place pour tenter d’en sortir, mais aussi la narration d’un délire littéraire, plein de correspondances, d’intertextes et de symbolisme, nourri par les lectures – de l’Arioste à Nerval, en passant par Rabelais, Aragon et Stendhal bien entendu.
À la fois auteur et personnage de son délire romanesque, Philippe Cado semble garder de cette mésaventure un souvenir plutôt agréable : «Vivre comme un héros de roman, il n’y a sans doute pas d’expérience plus intéressante pour un professeur de français. Jusqu’à mon arrivée à l’hôpital, je ne me serai jamais tant amusé. »

Au nom du père, du fils et de l’esprit sain
Le Vieux roi en son exil, Arno Geiger, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, Gallimard, 180 p., 17, 50 euros.

« Si fort que les êtres tiennent à la vie : quand ils jugent qu’une vie ne présente plus assez de qualité de vie, la mort soudain n’arrive jamais assez vite. […] La vraie question : veut-on délivrer le malade de la maladie ou se délivrer soi-même du désarroi ? » Pour y apporter des éléments de réponse, Arno Geiger évoque le cas de son père, atteint de la maladie d’Alzheimer. Ce qui aurait pu n’être qu’un témoignage élégiaque sur les difficultés d’assister – impuissant – à la déchéance mentale d’un être cher, dévoile en fait un récit serein et doucement mélancolique où la perte de mémoire conduit à la remembrance.
Ainsi, en se basant sur ses propres souvenirs, le fils redonne corps et vie à ceux – perdus – de son père. L’un oubli, l’autre se souvient, l’un se perd, l’autre se trouve. Et paradoxalement, ce récit sur Alzheimer devient celui d’une quête identitaire tardive, inversée. C’est alors le fils qui prend soin de son père et tente de résoudre les énigmes de sa vie avant qu’il ne soit trop tard. Cela passe par une évocation tolstoïenne de la vie paysanne, dans le Voralberg Autrichien, et le surgissement de souvenirs d’enfance : celle d’Arno, le fils, qui a reçu une éducation rurale encore très traditionnelle et celle d’August, le père, élevé « à la dure » et marqué par les années de guerre. On raconte les retours d’école à bicyclette, les petits-déjeuners avant l’aube, la chasse aux mulots, les oncles qui fauchent le champ, puis la course pour rentrer le foin avant l’orage. On raconte aussi l’errance du prisonnier de guerre fraîchement libéré et son long et pénible retour au pays natal, qu’il ne quittera plus.
Au-delà du témoignage, Le vieux roi en son exil est un récit générationnel qui glorifie la filiation et la transmission envers et contre tout. Quand l’homme ne sait plus rien, il est toujours source d’un savoir à donner : « Mon père ne tire assurément aucun profit de la maladie d’Alzheimer, mais ses enfants et petits-enfants y trouvent certains enseignements. Après tout c’est bien la tâche des parents, que d’enseigner quelque chose à leurs enfants. »

Jeunes filles en fleur et Homme-Jasmin
Dark Spring, d’après Sombre printemps d’Unica Zürn, mis en scène par Bruno Geslin avec Claude Degliame et Coming Soon, du 7 au 24 novembre 2012 au théâtre de la Villette à Paris.

L’Homme-Jasmin, Unica Zürn, traduit de l’allemand par Ruth Henry et Robert Valançay, Gallimard, 267 p., 9, 20 euros.

Le théâtre de la Villette présente du 7 au 24 novembre 2012, Sombre printemps d’Unica Zürn, dans une mise en scène de Bruno Geslin. Un texte douloureux sur l’adolescence et le désir, dont la fin tragique annonce le suicide quelques années plus tard de son auteur. Sombre printemps n’est pas sans rappeler un autre récit de Zürn, généralement considéré comme son œuvre majeure : L’Homme-Jasmin, où l’écrivaine et dessinatrice allemande tente de décrire l’évolution de sa maladie mentale.
Témoignage exceptionnel sur l’expérience de la folie et les conditions de vies dans les cliniques (Wittenau à Berlin, Saint-Anne à Paris, Lafont à La Rochelle…), L’Homme-Jasmin est un texte à la fois thérapeutique et extrêmement poétique, entrecoupé de nouvelles et d’anagrammes. Le recul de la troisième personne permet à Unica Zürn de revenir avec une lucidité et une précision surprenantes sur son passé et de remonter aux sources de son mal.
« Une nuit, au cours de sa sixième année, un rêve l’emmène derrière un haut miroir, pendu dans son cadre d’acajou au mur de sa chambre. Ce miroir devient une porte ouverte qu’elle franchit pour parvenir à une longue allée de peupliers menant tout droit à une petite maison. […] C’est alors que pour la première fois elle a la vision de l’Homme-Jasmin ! »
Dès lors, elle se sent protégée, guidée intérieurement par cette figure à la fois paternelle et amoureuse, mais aussi sévère et implacable qu’elle nomme l’Homme-Jasmin, ressurgie d’un rêve d’enfant. Elle se croit souvent hypnotisée et exécute sans broncher tous les gestes qu’Il lui demande et qui la conduiront en prison, puis en asile.
Avant de se défenestrer en 1970, sans doute lors d’une de ces crises hallucinatoires, Unica Zürn a mené pendant plus de trente ans, une vie simple et « normale ». Employée dans une firme cinématographique berlinoise, mère de deux enfants, elle divorce en 1949 et commence alors à écrire des articles et des nouvelles pour venir à bout de quelques soucis financiers. Elle entame une relation avec le peintre surréaliste Hans Bellmer, qui l’initiera à l’écriture automatique et aux anagrammes, et le suit en France, où elle intègre rapidement le milieu littéraire parisien. C’est seulement à la fin des années cinquante qu’elle commence à développer des troubles mentaux et effectue plusieurs séjours en hôpital psychiatrique. Sa maladie ne cessera de s’aggraver et, consciente d’être peu à peu dépossédée de son esprit, elle s’atèle, dans les dernières années de sa vie, à la rédaction de L’Homme-Jasmin, dans lequel elle évoque avec une poésie clairement influencée par les surréalistes, qu’elle a fréquenté, ses hallucinations – merveilleuses ou terribles –, ces phases d’enthousiasme délirant suivit de la plus sombre dépression : grandeurs et décadences de la folie.

Lire la suite de l’article sur le site du Magazine Littéraire

Laisser un commentaire