Littérature

octobre 7, 2013

Kinderzimmer : Des cendres pour berceau

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Valentine Goby - Kinderzimmer
Valentine Goby – Kinderzimmer

Depuis bientôt trente ans, de collèges en lycées, Suzanne Langlois, survivante de l’expérience concentrationnaire, répète son histoire, les faits, les dates. « Nous marchons jusqu’au camp de Ravensbrück », commence-t-elle, avant de se rendre compte soudain du non-sens de cette déclaration : « En vérité la phrase […] est impossible. Marcher depuis la gare et connaître la destination, ça n’a pas existé pour Suzanne Langlois. Il y eut d’abord cette route […] parcourue sans savoir ; et seulement plus tard, […] une fois le chemin arpenté, le nom de Ravensbrück. »

Afin de comprendre, afin que la mémoire soit enfin complète, « il faut des historiens, pour rendre compte des événements ; des témoins imparfaits qui déclinent l’expérience singulière », mais aussi « des romanciers pour réinventer ce qui a disparu à jamais : l’instant présent ».

Voici la mission dont s’est investie Valentine Goby, retraçant pas à pas l’expérience fictive – mais réelle pour mille autres – de la jeune Suzanne Langlois, dont elle s’applique à rendre présent le passé. Elle revient au point de départ, là où tout commence et où rien n’est encore nommé, nommable : ce jour du printemps 1944, où Suzanne, sous le faux nom de Mila, entre au camp de Ravensbrück. L’auteur veille, tout au long du récit, à garder le verbe au présent, à ne pas devancer ce que son personnage ne sait pas encore, ni expliquer ce qui le sera bien plus tard. Elle s’attelle, de son écriture légère et sensorielle, à imaginer les réalités les plus simples du camp, celles qu’on ne mentionne pas dans les livres d’histoire : le mélange culturel et linguistique d’où naissent tantôt des quiproquos, tantôt des sujets de conversation ; la coquette folie de coudre un col à sa robe ou de chanter une chanson, qui vaudra cinquante coups de bâton ; le vol d’un livre de Corneille, caché dans des chaussures au risque de la vie, quand on sait qu’il ne pourra sans doute jamais être lu ; l’enchaînement immuable des saisons, la provocante beauté de la nature insensible à l’horreur ; et enfin, entre les baraquements puants, le four crématoire et la chambre à gaz, ce lieu inimaginable, cette aberration : la Kinderzimmer, chambre des enfants, où les nourrissons sont accueillis jusqu’à trois mois. Et après ? Après, « ils meurent ».

Comment expliquer cet élan de vie qui pousse à donner naissance, malgré la mort omniprésente ? Et cette solidarité de la part de femmes moribondes, qui se privent encore un peu plus pour offrir quelques jours, quelques heures de vie supplémentaires à ces bébés ? « Leur héroïsme, répond Valentine Goby, je le vois dans ce soin donné aux plus fragiles, les nourrissons, pour qu’ils fassent eux aussi leur travail d’humains, qui est de ne pas mourir avant la mort. » Vivre au présent, car l’avenir est inenvisageable, mais vivre quand même, minute après minute, tenues par l’espoir.

Valentine Goby, Kinderzimmer, Actes Sud, 224 p., 20 euros.
Retrouvez cet article dans le n°535 du Magazine Littéraire (septembre 2013)

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