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mai 17, 2014

Zola. Au nom du père

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1380Emile Zola, distribuant à sa manière les rôles maternels, offrit à sa lingère les enfants qu’il refusait à son épouse. Cyrille Comnène, leur arrière-arrière petit-fils, retrace dans son premier roman la relation cachée de ses aïeux. 

Pourquoi avoir choisi d’écrire sur la relation entre Zola et son amante, Jeanne Rozerot ?

Il y a très peu d’informations biographiques sur Jeanne. Son existence a été estompée pour ne pas ombrager l’image de Zola. Pour moi, c’était à la base un enjeu poétique : comment à partir du rien, du vide, essayer de redonner une substance à cette femme, par le biais du jeu narratif. Je voulais la faire revivre à travers l’écriture.

À votre avis, pourquoi Zola n’a-t-il pas eu d’enfants avec son épouse légitime, Alexandrine ?

Quand la question de l’enfant est abordée dans les biographies de Zola, la plupart déduisent qu’Alexandrine ne pouvait pas. C’est propre et facile. Pourtant, même si l’information a longtemps été tenue secrète, nous savions dans la famille qu’Alexandrine avait eu un enfant avant de rencontrer Zola et qu’elle l’avait abandonné à l’assistance publique.

Elle-même regrettait la maternité que Zola lui avait refusée. « Pourquoi n’a-t-il pas voulu des enfants de moi quand j’étais en état de lui en donner ? » écrit-elle à Louis Robert, quelques années après la mort de son mari.

À votre avis, pourquoi ?

Tout d’abord, je tiens à préciser que mes propos ne sont que des hypothèses, un jeu narratif. Je crois que pour Zola, la reproduction identitaire passe avant tout par l’œuvre. Il a sans doute hérité cela de sa mère. Elle-même vouait un véritable culte à son époux, un ingénieur dont l’œuvre ne fut jamais reconnue à sa vraie valeur. Lorsqu’il est mort, elle a transmis l’adoration qu’elle avait pour lui à son fils. Lui donnant pour mission de redorer le nom. C’est une pression très forte pour un enfant, mais Zola a su en tirer une force, une énergie à déplacer des montagnes.

Alexandrine, au contraire, le soutien et le protège. Il y a là aussi une inversion des rôles entre Emilie Zola, sa mère et Alexandrine, son épouse. Quand la première le pousse à se dépasser comme une femme, avide de reconnaissance, pourrait le faire avec son mari ; la seconde, sa femme, le materne comme… une mère. Si le couple enfantait, et qu’Alexandrine s’occupait des enfants, qui s’occuperait de lui ?

Il a pourtant donné des enfants à Jeanne…

Cette pression maternelle lui pèse énormément. Je pense que dans ce contexte, il n’y a pas de place pour des enfants. Lui-même le dit, pour engendrer cette œuvre immense, capable de réhabiliter le nom du père, Zola a «  besoin de toute [s]a virilité ». L’écriture, sperme noir, assure la reproduction identitaire.

Pourtant, au début des années 1880, la mort de sa mère et de certains compagnons de combat (Manet, Tourgueniev…) commence à faire vaciller ses certitudes. « La littérature a mangé ma vie. », avoue-t-il. La disparition d’êtres qui lui étaient chers le plonge dans le pessimisme, il se dit que l’œuvre ne saurait le sauver, mais la vie peut sauver la vie, le sauver. Ce processus de «mutation» commence avec la mort de sa mère en 1880, il s’achèvera et s’actualisera pleinement en 1888, lors de sa rencontre avec Jeanne.

Cette inversion des fonctions maternelles entre Alexandrine et Jeanne est progressivement rentrée dans l’ordre…

À la mort de Zola, Alexandrine prend sa place, veille à ce que tout aille bien pour les enfants et pour Jeanne. Du haut de son âge et de son statut social, elle assure la continuité, et en cela prend le rôle phallique. Plus qu’une récupération du rôle de mère, Alexandrine endosse alors le rôle de père. Et va même jusqu’à endosser le rôle de père vis-à-vis de Jeanne, la protégeant comme le faisait Zola, lui qui désignait Jeanne, Denise et Jacques comme « [s]es trois enfants ».

Cyrille Comnène, Zola. Rêve sans nom, éditions Jean Michel Place, 208 p., 17 euros.

Interview à retrouver dans le numéro 543 du Magazine Littéraire (mai 2014)

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