Témoignage, témoignages

janvier 17, 2017

Yeshi : « Quand je voyais quelqu’un tomber, je le forçais à se relever pour ne pas mourir. »

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Yeshi m’invite dans son restaurant tibétain à bordeaux. Il m’offre du thé et fume compulsivement sur une cigarette électronique. Ses yeux sont rieurs, ses cheveux longs attachés sur la nuque, il est difficile de s’imaginer qu’il a été moine bouddhiste ! C’était une autre vie…

Il me raconte son enfance dans une famille de nomades, son entrée au monastère où il a gravi les échelons, la pression du gouvernement Chinois sur les Tibétains et notamment sur les moines dont ils craignent l’influence. Puis il évoque sa fuite et la terrible traversée de l’Himalaya par les réfugiés. Extrait.

« (…) Après cet évènement, j’ai écrit des tracts pour expliquer nos droits. Je les ai collés sur les murs à l’extérieur, la nuit. Quelques jours plus tard, trois ou quatre policiers chinois sont venus m’arrêter. Je me suis battu. Ils m’ont tapé, alors je les ai tapés aussi. Les autres moines sont venus m’aider. Ils ne se sont pas bagarrés, mais ils sont venus pousser les militaires dehors pour que je puisse m’échapper. Nous les moines, on ne se bagarre pas normalement. Pas pour avoir sa propre nourriture ou pour exprimer sa colère, mais moi je me suis battu pour la nation, l’humanité, la société. C’est différent.

Pendant deux ans je me suis caché dans la montagne, les policiers me cherchaient. Je connais bien la montagne, ce n’était pas un problème pour moi. Des amis me donnaient un peu de nourriture ou un peu d’argent, des fois un bijou. Je ne prenais pas tout, seulement ce dont j’avais besoin. Je me suis habillé comme un laïc, jeté mes vêtements de moine. Je voyageais à pied, des fois à cheval, de temps en temps avec un bus. Au bout de quelques mois, j’ai commencé à travailler un peu. J’ai acheté des objets en ville et à les revendre dans les montagnes. Je suis allé à Lhassa avec le bus. Un ami qui me ressemblait physiquement m’avait donné sa carte d’identité, pour que je l’utilise. Lui, il n’en avait pas besoin, dans notre région il n’y a jamais de contrôle. Jusqu’à mes 28 ans, je n’avais jamais été contrôlé !

À Lhassa, dans le journal, j’ai vu que j’étais encore recherché. Deux ans après l’histoire du monastère ! Je me suis dit que je devais partir. Je n’avais pas envie de quitter le Tibet, mais je ne pouvais pas vivre caché. J’étais partout dans le journal, avec un avis de recherche et une récompense pour la personne qui m’attraperait. J’étais un peu connu parce que j’étais un chef dans le monastère et que je me suis opposé aux Chinois avec les tracts et tout. Maintenant, j’étais toujours recherché, j’avais peur d’être tué ou torturé dans une prison, ce qui est pire.

©Sophie Cousinié

 

À Lhassa, j’ai payé un guide pour m’échapper en Inde. Cela prenait un mois à pieds pour traverser l’Himalaya. On a fait des groupes. Dans le mien, on était 32 je crois, des jeunes, des vieux, des enfants. On marchait jour et nuit, tout le monde était fatigué. Il fallait courir, se cacher si on voyait quelqu’un. Je portais les affaires ou les personnes les plus faibles. Quand je voyais quelqu’un tomber dans la neige, je le secouais, je lui criais dessus, je le forçais à se relever pour ne pas mourir. On s’entraidait, les plus forts aidaient les plus faibles. On a traversé l’Annapurna, un des plus hauts sommets du monde. 7000 ou 8000 mètres, je crois.

À notre arrivée au Népal, on s’est fait attraper et reconduire à la frontière. On nous a mis dans une petite cabane. Moi je parle chinois, alors j’ai demandé pour les autres : « On a besoin de soins, de toilettes ». Le gardien a répondu : « Il n’y a pas de toilettes, faut aller dans la jungle ». Je me suis dit que c’était la solution pour s’échapper !

Je ne suis pas parti tout de suite, j’ai demandé discrètement qui voulait s’échapper. La plupart disaient « c’est fini maintenant », ils ne pouvaient plus marcher, ils avaient les pieds blessés. Moi, j’ai grandi avec les nomades, j’ai toujours marché dans la montagne donc pour moi ce n’était pas si dur. Je suis fort.

Seules quatre personnes étaient d’accord pour s’échapper. On a repris un guide. La nuit on prenait le chemin et la journée, on traversait par la montagne. Cette fois, on a mis seulement six jours et six nuits pour arriver à Katmandou. On allait beaucoup plus vite, car on n’était que quatre et il n’y avait pas d’enfants. La fois d’avant, on était une trentaine de personnes et il y avait des enfants, le plus petit avait six ans. Il y avait aussi des personnes un peu âgées, pour lesquelles c’était difficile de voyager. Mais cette fois, il fallait aller beaucoup plus vite. C’était une question de vie ou de mort.

Finalement, on est arrivés à Katmandou. Dans un centre pour réfugiés tibétains. On était sauvés ! Ils nous ont bien accueillis, donné de la nourriture, soignés. Certains réfugiés tibétains avaient les pieds gelés à cause de la traversée des montagnes. Beaucoup ont dû se faire couper des doigts ou même tout le pied. (…) »

 

Lisez l’intégralité du témoignage de Yeshi dans Les Oiseaux migrateurs. Témoignages de migrants, aux éditions de l’Harmattan. (Disponible à la commande dans toutes les librairies)

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