Cinéma, Divers, Littérature

mars 5, 2013

Vampire : nouveaux épisodes

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Les films Twilight et la série True Blood décrivent des vampires « normalisés », cohabitant avec des humains. Une fois de plus, les créatures sont capables de tout allégoriser : le conservatisme et le puritanisme dans Twilight, les difficultés des minorités dans True Blood.

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Les vampires envahissent la culture populaire par vagues. Une des dernières en date, à la fin des années 1990, avait propulsé sur le devant de la scène une tueuse de vampires prénommée Buffy, dans la série télévisée qui porte son nom, dirigée par Joss Whedon. La précédente, à la fin des années 1970, nous emmenait sur les pas de Louis et Lestat dans l’excellent roman Entretien avec un vampire d’Anne Rice. À l’aube des années 2000, on attendait logiquement le retour des suceurs de sang. Comme à chaque fois, ils reviennent, plus jeunes et plus beaux, de moins en moins cruels, de plus en plus humains. Jusqu’aux vampires d’aujourd’hui qui sont, n’en déplaise à Aristote, des animaux sociaux. Twilight nous les fait rencontrer au lycée, se déplaçant en famille, quand ceux de True Blood passent à la télévision et luttent pour leurs droits sociaux, loin de la solitude mythique de l’immortel, reclus dans son manoir aux sombres tours crénelées.

Ce retour s’explique par un contexte favorable. Dans une époque qui pousse le culte de la beauté et de la jeunesse à son paroxysme, le vampire, immortel, incarne un modèle parfait de nos aspirations. Sa figure joue avec une névrose collective universelle – la peur de la mort – et son expression la plus contemporaine – l’horreur de la vieillesse. La figure du vampire se voit instrumentalisée dans ce cadre par la littérature, le cinéma et la télévision. Deux exemples tendent à confirmer cette idée : les phénomènes Twilight et True Blood.

On peut mentionner de nombreuses similitudes entre la saga cinématographique Twilight (1) et la série télévisée True Bloodsignée par Alan Ball. L’une et l’autre sont des adaptations de romans (Twilight de Stephenie Meyer d’une part et La Communauté du Sud de Charlaine Harris d’autre part), et leurs intrigues, qui aux vampires unissent loups-garous et autres créatures extraordinaires, semblent très proches au premier abord. Dans les deux cas, on suit les tribulations sentimentales d’une jeune et jolie fille (Bella dans Twilight et la très blonde Sookie dans True Blood), naïve comme il se doit, qui tombe éperdument amoureuse d’un vampire. Ses proches s’opposent à cette idylle, en particulier Jacob le loup-garou (dans Twilight)et Sam le métamorphe (dans True Blood), secrètement amoureux d’elle. La jeune femme ignore les avertissements, convaincue que son vampire, doué de sentiments presque humains, n’est pas comme ses semblables. Ainsi, Edward Cullen dans Twilight se considère comme végétarien (sic) et ne boit que du sang animal, quand Bill Compton, l’amoureux de Sookie, cherche à s’intégrer à la société des humains et se nourrit de sang synthétique. De telles ressemblances auxquelles s’ajoute un délicieux second degré pourraient faire de True Blood une redoutable parodie de Twilight. Mais les romans de Stephenie Meyer sont parus bien après les premiers tomes deLa Communauté du Sud

Apologie mormone de la chasteté

Twilight apparaît comme le stéréotype même de la romance adolescente et utilise le vampire pour en contourner les clichés Il reste qu’Edward – dont on n’aperçoit pas une seule fois les canines – est une sorte de mauvais garçon qui attire toutes les filles : marginal, d’une beauté hors norme, ne se mêlant pas aux autres lycéens, vaguement menaçant. De même, Bella correspond point pour point au modèle de l’adolescente mal dans sa peau, perturbée par le divorce de ses parents, qui va se noyer dans une folle passion. Le reste de l’intrigue aborde tous les questionnements de l’adolescence : la peur de devenir adulte, les relations conflictuelles avec les parents, la dépression et le suicide, mais avant tout l’éveil du désir, la découverte de la sexualité et la peur qui l’accompagne.

Couchera ? Couchera pas ? Telle est la question principale de la saga. Allusions érotiques, torses nus, corps tendus les uns vers les autres : il règne dans les films une tension sexuelle constante, souvent servie par l’intrigue (Jacob doit porter Bella dans ses bras pour couvrir son odeur, il doit s’allonger contre elle pour la réchauffer, etc.), mais le désir n’est jamais assouvi, et la morale puritaine reste sauve. Stephenie Meyer, en digne mormone, fait de son intrigue une apologie de la chasteté, dans laquelle la sexualité est clairement définie comme quelque chose de mal, d’interdit.

Dans le Traité sur les apparitions en 1746, dom Calmet réinvestissait, au nom de la religion, la figure du vampire dans sa lutte contre le rationalisme des Lumières. De même, le vampire de Twilight apparaît, sous couvert de marginalité, comme le cheval de Troie d’un conservatisme prononcé. Ainsi, quand Bella voudrait bien passer à l’acte, Edward le vampire – pourtant figure du désir sexuel – lui demande d’attendre le mariage. On justifie le fait par son immortalité : il vient d’une autre époque où les choses étaient différentes. « Je suis de l’ancienne école », dira-t-il à Bella. Dès lors que penser de Stephenie Meyer ?

Non seulement Twilight prône l’abstinence et le mariage, mais aussi l’acte sexuel comme moyen de procréer et non comme source de plaisir érotique (c’est d’ailleurs très douloureux pour Bella, et cela risque même de la tuer). Ne reculant pas dans sa démonstration, Stephenie Meyer fait tomber son héroïne enceinte dès la première étreinte (post-mariage), et ainsi la condamne, puisque « cette chose [la] dévore de l’intérieur » et ne manquera pas de la tuer, ou du moins d’accélérer sa conversion vampirique. Il est hors de question d’avorter, même si l’embryon (« le bébé », ne cessent de corriger, dès les premières semaines de la grossesse, Bella et sa belle-soeur Rosalie, conformes aux préceptes de l’Église mormone) se développe à une vitesse phénoménale, brise les côtes de Bella et se nourrit de sang avant même sa naissance. Ainsi, à une époque où l’on pense tout pouvoir montrer de la sexualité, le paradoxal succès de fictions radicalement conservatrices comme Twilight reflète l’influence de la réaction. La figure du vampire devient un prétexte pour contester les acquis des années 1960.

Républicains ou démocrates ?

Dans True Blood, au contraire, le vampire ne représente plus l’interdit. Il s’est révélé aux yeux des hommes : dès lors que ceux-ci ont mis au point du sang synthétique (le « Tru blood »), il a pu cesser de se nourrir des humains et revendiquer un statut de citoyen. Il milite pour que ses droits soient reconnus dans la société. Contrairement à son homologue de Twilight, il ne se cache plus des humains, mais reste un symbole de la différence. La figure du vampire reprend ici un discours sur les minorités, sur l’exclusion et la discrimination raciale, mais aussi sexuelle. Le choix de la Louisiane comme cadre est d’ailleurs signifiant. Il permet, outre un clin d’œil à Anne Rice – dont l’Entretien se déroule en Louisiane -, d’inscrire le « racisme » envers les vampires dans la perspective d’un passif d’esclavage et de ségrégation et un contexte de ferveur religieuse qui ne leur est pas non plus favorable.

Comme dans toute phobie, le rejet et la peur cohabitent avec une part de fascination. Les humains sont à la fois révulsés et captivés par la face obscure de ces créatures qui, bien que « normalisées », demeurent plus féroces que les vampires deTwilight. À partir d’un même thème et d’éléments souvent proches, les deux sagas diffusent des messages contraires : quand Twilight utilise la figure « rebelle » du vampire pour faire passer des idées conservatrices, True Blood fait entrer le vampire dans la norme sociale, afin de faire ressortir les déviances de celle-ci. Le comportement des humains se révèle souvent bien plus choquant que celui des vampires.

D’autre part, dans True Blood, boire le sang des humains ne tue pas ceux-ci, du moins pas forcément, ce qui permet aux vampires de ne pas être des assassins par obligation (certains le sont par choix) et a pour conséquence le développement de nouvelles pratiques sexuelles, tarifées ou non, où des humains acceptent de se laisser mordre. D’ailleurs, la figure du prédateur est ici inversée : le sang de vampire, le « V. », se révèle une drogue puissante dont raffolent les humains (dans Twilight, le sang de vampire, appelé « venin », ne peut être bu par les humains que dans le cadre de leur transformation), et ceux-ci sont prêts à torturer et à tuer les vampires pour s’emparer de leur précieux « jus », justifiant leurs actes en rappelant que ce sont des créatures diaboliques et qu’on ne fait rien de mal en les supprimant. On devine une critique des excès de la religion (déjà en germe dans le générique où se succèdent des scènes érotiques et de transes mystiques) de plus en plus étayée au fur et à mesure du développement de l’intrigue, où la ferveur des tranquilles habitants de la ville de Bon-Temps flirte dangereusement avec le fanatisme. Un discours aux consonances démocrates – quand Stephenie Meyer nous présenterait plutôt des vampires républicains – qui dénonce les excès de la société américaine, dont les travers sont bien plus à craindre que les canines des vampires.

Retrouvez cet article dans le numéro 529 du Magazine Littéraire (mars 2013)

3 thoughts on “Vampire : nouveaux épisodes

  1. Très intéressant! J’ai bien aimé! Et c’est clair que True Blood c’est pas très conservateur (et c’est positif pour moi!), j’ai vu la 1ère saison et je devais baisser le son régulièrement pour éviter que toute la maison n’entende les bruits des scènes de sexe à chaque épisode! 😉

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