Littérature

septembre 29, 2013

Toussaint ou l’écriture mise à nue

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71YP0kNm+oL._SL1377_Commencer par la fin, voilà ce que nous propose Jean-Philippe Toussaint avec Nue : Physiquement, en nous ouvrant les portes de l’ensemble romanesque Marie Madeleine Marguerite de Montalte par le quatrième et dernier volume ; et fictivement, en nous faisant goûter d’abord à la mélancolie douloureuse d’une rupture et puis, doucement, retourner en arrière, détraquer le concept absurde de chronologie. « C’est quand on se promène dans le temps, et qu’on a la sensation d’être à la fois dans le présent et dans le passé », nous explique-t-il, « que l’esprit peine à ajuster ses repères, parce que le temps, alors, n’est plus perçu comme la succession d’instants qu’il a toujours été, mais comme une superposition de présents simultanés ». Voici, en une phrase, l’expérience de lecture que l’auteur nous promet : une narration à la fois limpide et suffisamment ambiguë pour que le lecteur se sente troublé, aussi perdu que le narrateur ne sachant plus distinguer les souvenirs du présent.

Le temps, Philippe Toussaint l’aime décousu, halluciné, voire surréaliste, comme cette incroyable robe en miel qui inaugure (et préfigure) le récit : sans coutures, ni accroches, éphémère seconde peau d’ambre et de lumière que poursuit, comme une traîne aérienne, un essaim d’abeilles. Première image forte du roman, cette robe a été inventée par Marie, créatrice de mode et amour perdu du narrateur. Marie, insaisissable et changeante, que Toussaint s’amuse à imaginer et créer sous nos yeux. Créateur de la créatrice, il lui donne tantôt le visage d’une démiurge furieuse ou celui de la vierge homonyme. Il la met à nue, cette jeune femme qui aime l’être, et parvient à la rendre plus proche à mesure qu’il l’éloigne de nous. Car Marie, telle l’Albertine disparue de Proust, brille avant tout par son absence. Figure assez passive dans le présent, elle est sublimée par la puissance du souvenir et les dérives du rêve. En lisant Nue, penchés par-dessus l’épaule du narrateur, nous créons Marie à notre tour, puisque l’auteur nous laisse assez de place pour l’imaginer et la vêtir, enfin, de nos propres fantasmes.

Nue, Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 169 p., 14, 50 euros.

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