Théâtre

avril 13, 2012

Théâtre : Se Trouver, de Luigi Pirandello

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Je est un autre

La question de l’identité face au regard des autres, thème de prédilection de Pirandello, est encore une fois poussée à l’extrême avec Se trouver, en ce moment proposé à la Colline et mis en scène par Stanislas Nordey.

Une comédienne : Donata Genzi (Emmanuelle Béart) au centre de toutes les attentions, tarde à entrer en scène. Lorsqu’elle le fait, enfin, après nous avoir laissé patienter presque tout le premier acte, c’est pour parler de nous et non d’elle. Nous, son public, dont le regard la ronge. Nous qui la forçons à garder les yeux ouverts pour ne pas rompre ce contact qui lui est devenu vital, pour ne pas baisser les paupières et mettre à nu sa fragilité.

Mais cela ne dure pas. Très vite, les invités lui tournent autour et l’interrogent, recentrant la conversation sur elle, son ressenti et son expérience. Elle avoue alors sa peur d’elle-même et « la douleur de ne pas être… comme des fleurs qui n’ont pas pu éclore… ». Car sur scène elle n’est plus que son rôle ─, l’un de ses multiples rôles. « Cela dit, quand on accomplit un acte, ce n’est jamais notre âme tout entière qui l’accomplit… jamais toute la vie qui est en nous… mais seulement ce que nous sommes à ce moment-là » précise-t-elle, comme pour se justifier. La véritable horreur n’est donc pas la dissolution de l’identité à travers différents rôles, c’est au contraire l’impossibilité de déterminer, hors scène, quel est véritablement le sien. « Cette horreur, moi, je suis en train de la vivre les yeux grands ouverts, tous les soirs et précisément devant un miroir, aussitôt que ─ une fois la représentation terminée ─ je vais m’enfermer dans ma loge pour me démaquiller. » Car alors, devant le miroir cruel, elle ne se « trouve pas ».

Il est une frontière invisible entre l’actrice et la femme, qui l’empêche de se construire. Lorsqu’elle rencontre Ely et s’enfuit avec lui, elle connaît son premier amour. Mais quel bouleversement de réaliser qu’elle ne fait que reproduire son jeu d’actrice encore et toujours ! Les mêmes gestes, les mêmes mots, les mêmes regards. Tiraillée entre les deux, elle se cherche d’abord dans le regard des autres, puis dans le regard de l’Autre avant de revenir vers nous dans un dernier et immense hommage à son public. Nous lui sommes fidèles, elle l’est aussi.

Se trouver en ces murs

La mise en scène de Stanislas Nordey exacerbe cette idée de trouble identitaire. « Je est un autre », disait Rimbaud. Donata aurait pu en dire autant, elle dont le « je » s’est perdu dans le jeu. Ainsi, le décor participe à exprimer et à la fois amplifier les doutes de la comédienne : de longs miroirs semblent tomber du ciel pour la contraindre à se regarder en face, mais aussi à regarder le reflet de son public et la rappeler à la scène.

Si le jeu ─ à la frontalité et à la diction très marquées ─, peut rapidement agacer, le véritable intérêt du travail de Nordey réside dans le décor, aussi mouvant et expressif que la comédienne elle-même, voire plus… Le premier acte nous présente une scène plutôt classique avec une demeure aristocratique dont l’architecture n’est pas sans rappeler le style fasciste (n’oublions pas que la pièce a été écrite dans les années 30 et que Pirandello a longtemps sympathisé avec les idées mussoliniennes) ; le second acte nous présente un atelier d’artiste, celui d’Ely. Où ce sont les acteurs qui modèlent à leur guise leur terrain de jeu. Ouvrant les « portes », et l’espace au moment où ils se sentent enfin prêts à s’ouvrir aux autres.

Ely (Vincent Dissez) et Donata Genzi (Emmanuelle Béart)

Le troisième acte enfin, arrive après un noir. Lorsque le rideau est levé, le spectateur se retrouve littéralement au pied du mur, d’un mur vert turquoise aux motifs psychédéliques. Il faut mentionner ici l’importante symbolique de la couleur verte, interdite depuis toujours sur les planches et considérée comme un mauvais augure, elle est ici la couleur représentative de Donata. On ne s’étonne guère, dès lors, de voir la scène progressivement grignotée par le vert, comme une moisissure : D’abord au rang de détail : elle est la robe de la Genzi, puis rampante : elle envahi le sol du deuxième acte de teintes inquiétantes, enfin au troisième acte, elle est partout et comme une vague immense, nous surplombe et nous entoure, tandis que la comédienne tragique et épanouie, s’est enfin trouvée.

Une pièce en trois actes, que Stanislas Nordey a intitulés : « se donner », « se perdre » et « se trouver »… mais le dernier acte aurait tout aussi bien pu s’intituler « se retrouver », puisque c’est à ses premières amoures que revient la comédienne. Celles des planches et de la scène, celles de son public et de sa propre image. C’est peut-être cela, se trouver : déceler son reflet quelque part, dans un miroir ou dans mille regards tournés vers soi.

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