Littérature

février 24, 2012

Tao Lin : Céline made in Taiwan ?

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Richard Yates, de Tao Lin

Que penser de ce roman, considéré comme La découverte incontournable de cette rentrée littéraire ? Dès sa parution, la critique s’en est pâmée et n’a plus tari d’éloges, pourtant l’ouvrage a de quoi laisser perplexe.
Dans un style laconique, Tao Lin se veut le représentant de la e-generation. Ses personnages, aux noms d’acteurs hollywoodiens (parce que l’auteur « n’avait simplement pas envie d’inventer des noms. »), échangent par le biais du « chat gmail ». Ils partagent virtuellement leur solitude et leur mal-être bien réels.
Pourquoi « Richard Yates » ? simplement parce que cet auteur est mentionné cinq ou six fois dans le texte. « Quand j’écris un email très long, avec beaucoup de choses différentes dedans, je réfléchis à lui donner un « objet ». », explique Tao Lin dans un entretien accordé au site Fluctuat, « Si je ne veux mettre l’accent sur aucune partie de l’email, […], alors je choisis quelque chose qui apparaît dans l’email. C’est l’ »objet ». » De ce fait, sans aucun rapport direct avec l’intrigue, Richard Yates devient l’objet du livre.
Sans doute est-ce dans ce type de raisonnements par l’absurde que certains ont cru déceler de l’ironie. Richard Yates a été qualifié d’« hilarant » à plusieurs reprises (à commencer par le communiqué de presse), pourtant difficile de trouver drôle cette chronique dépressive de deux adolescents ressemblant à n’importe quels autres. Où est l’humour dans les mots de cette jeune fille qui avoue sa boulimie et dans ceux de son ami et amant virtuel, lui conseillant froidement de se suicider ?
Son écriture ultra minimaliste est souvent comparée à celle de Bret Easton Ellis, pourtant la modernité du langage qui vaut à l’auteur tant d’admiration me ferait presque penser à celle de Céline, dans un tout autre genre… Pour le premier, l’écriture populaire consistait à intégrer dans son roman des expressions jargonneuses ; pour le second, elle consiste à reproduire le langage 2.0 avec ses ellipses et ses règles particulières.
De la même manière Céline avait interpellé et, lors de la parution de son Voyage, suscité autant de dégoût que de fascination. Mais, ce serait sans doute faire trop d’honneurs à notre américano taiwanais, car si je n’aime pas Céline (non, je n’aime pas Céline), je lui reconnais un géni indéniable, que je rechigne beaucoup à accorder à l’auteur de Richard Yates.

Extrait :

« Après minuit Haley Joel Osment et Dakota Fanning se sont envoyé quelques textos. Haley Joel Osment était dans son lit. Dakota Fanning a demandé si elle pouvait l’appeler. Haley Joel Osment a dit qu’il n’avait pas envie de parler parce qu’il se sentait mal.[…]
 » Envoie moi un mail si t’as quelque chose à me dire, a dit Haley Joel Osment dans un e-mail le lendemain après-midi. Je corrige mon roman. J’allais t’envoyer un mail mais je me sens fatigué maintenant. Et tu m’as pas envoyé de mail. Donc je sais pas à quoi tu penses. « 
 » Je vais essayer de faire plus d’efforts, a dit Dakota Fanning dans un e-mail. Est-ce que tu me crois ? J’en ai fait déjà. Si c’était pas le cas tu serais pas venu me voir et tu m’aurais pas laissé te voir non plus. Il faut que je fasse plus d’efforts. C’est ce que je fais là. Je vais faire plus d’efforts. Je t’ai pas envoyé de mail parce que je pensais que tu voulais qu’on te laisse tranquille, que tu voulais du temps pour réfléchir. […] »
 » Je crois que je ressens de l’indifférence pour toi en ce moment même, a dit Haley Joel Osment dans un e-mail. Je sais pas. C’est déprimant parce que j’ai envie de t’aimer parce que je rencontrerais sûrement jamais plus quelqu’un comme toi, mais je peux facilement rencontrer quelqu’un que, d’une manière différente, tout comme j’apprécie la considération et la prévenance, j’apprécierais plus que toi. […] »

2 thoughts on “Tao Lin : Céline made in Taiwan ?

  1. Je suis plutôt d’accord avec vous : il m’a semblé que pour la sortie de ce livre, la critique s’est trop rapidement empressée de crier au génie, provoquant une sorte d’enflure progressive des louanges, qui retombe comme un soufflet quand on s’attarde un peu sur le texte.

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