Articles, Cinéma

octobre 12, 2017

Sélection du mois : TV/DVD

Rio 2096, long-métrage d’animation de Luiz Bolognesi, 75min, éd. Montparnasse, DVD 15 euros.

« Vivre sans connaître le passé, c’est marcher dans l’obscurité. », ainsi débute le récit d’Abeguar, « Comment je le sais ? J’ai vécu plus de 600 ans. Je peux raconter… » Inspiré par des légendes indiennes, le scénario confère à son héros une immortalité qu’il porte comme un fardeau à travers les siècles. Il est d’abord Abeguar, guerrier tupinamba choisi par le dieu Munhã pour sauver son peuple des griffes du diable, « Anhanga », l’esprit du mal, incarné par ces « Blancs avec des armes qui crachent le feu » autrement dit, les Portugais. Premier combat et premier échec. Anhanga l’emporte et la nation tupinamba est décimée. L’esprit de notre héros, sous les traits d’un oiseau, survole les années et se pose en 1825, dans la peau de Manuel Balaio, à la tête d’une révolte d’esclaves. Une nouvelle fois, il en paye le prix fort et l’oiseau s’envole vers d’autres siècles et d’autres luttes…

Premier film brésilien à remporter le grand prix du festival d’Annecy, le long-métrage d’animation de Luiz Bolognesi retrace ainsi trois moments clefs de l’histoire du Brésil : la colonisation portugaise, la révolte de la Balaiada et la rébellion contre la dictature militaire. Ne s’arrêtant pas là, il imagine aussi l’avenir, guère plus brillant, où la pénurie d’eau potable en a fait un produit de luxe uniquement destiné à l’élite, quand le reste de la population boit de l’eau contaminée. C’est une vision pessimiste du passé – et du futur, que nous offre Rio2096, une version alternative, en contrepoint de l’histoire officielle, qui donne la parole aux faibles, au peuple opprimé, et non aux vainqueurs. « Notre guerre n’est pas dans les livres d’histoire », continue le narrateur, portant la voix de « ceux qui ne veulent pas baisser la tête ».

Il a fallu six années de travail à Luiz Bolognesi et son équipe pour représenter 600 ans d’histoire. Le résultat est un long-métrage d’animation plutôt destiné aux adultes, qui mêle subtilement le documentaire et la fiction, avec cette touche de magie propre au folklore sud-américain, l’ensemble porté par une narration puissante. À travers un trait classique, proche de la BD, et sur une bande-son mêlant rythmes traditionnels et sonorités électro-rock, les personnages évoluent gracieusement d’époque en époque, et l’histoire se rejoue, cyclique, dans un univers où le mal triomphe toujours. C’est cet éternel retour à l’oppression du peuple brésilien que Luiz Bolognesi cherche à mettre en évidence, pour réveiller les passions et les révoltes endormies peut-être, et rappeler à ses spectateurs que le combat continue.

Korczak et L’anneau de Crin, Andrzej Wajda, 1h53 et 1h42, éditions Montparnasse, DVD 2x 15euros.

Ancien résistant à l’occupation nazie, puis opposant au régime communiste, Andrzej Wajda est considéré comme l’un des plus grands cinéastes polonais depuis les années cinquante. Son œuvre, reconnue au niveau international et récompensée maintes fois, se penche sur les évènements clefs de l’histoire (en particulier polonaise). Un an après sa disparition, les éditions Montparnasse lui rendent hommage en rééditant deux long-métrages du début des années 90, injustement oubliés par rapport au reste de sa filmographie. Korczak et L’anneau de crin, présentés ici dans une version restaurée, reviennent sur différents évènements de la Seconde Guerre mondiale. Le premier sur le destin tragique du fameux docteur polonais Janusz Korczak, son abnégation, tandis qu’il dirige un orphelinat juif dans le ghetto de Varsovie et accompagne ses quelque 200 pensionnaires dans le train de la mort… Considéré comme l’un des plus grands films sur l’holocauste, Korczak a aussi l’ambition de décrire avec un réalisme troublant la vie dans le ghetto. Dans un DVD séparé, L’anneau de crin s’intéresse quant à lui aux évènements de l’automne 1944, l’insurrection de Varsovie et ses conséquences. Deux films qui traitent de l’héroïsme et du choix d’intervenir ou non. Le premier portant sur le sacrifice ultime et le second posant les jalons d’une réflexion morale sur les conséquences de l’inaction et l’impossibilité de la neutralité. Un bon aperçu de l’œuvre du maître !

Espions pour la planète, documentaire de Paul Jenkins, 80min, diffusion mardi 17 octobre à 22h35 sur Arte.

Au lendemain de la guerre froide, les services secrets américains et soviétiques surmontent leurs préjugés pour œuvrer ensemble à la sauvegarde de l’environnement. Les données top secrètes, accumulées notamment par les satellites, permettent d’observer le réchauffement climatique à l’œuvre. Cette idée, que l’on doit à Al Gore, alors simple sénateur, paraît d’abord utopique. Il faut attendre 1995 (et que le sénateur devienne vice-président des États-Unis) pour que le projet MEDEA voie enfin le jour. Les ennemis d’hier mettent en communs les milliers d’images d’archives que des années d’espionnages ont produites. Pendant une décennie, la CIA et le Kremlin vont collaborer avec les savants internationaux les plus éminents. Le documentaire revient étape par étape sur la mise en place du projet et met l’accent sur les échanges interdisciplinaires, parfois chaotiques, entre les communautés scientifiques, militaires et politiques. À l’heure où le nouveau président américain assume sans complexe ses tendances climatosceptiques, le documentaire résonne comme un signal d’alarme.

 Retrouvez ma sélection TV/DVD dans le numéro 850 du magazine Historia (octobre 2017)