Témoignage, témoignages

mars 2, 2017

Rosa : « On s’habitue à vivre dans la peur. »

Étiquettes : , ,

Nous nous sommes vues trois ou quatre fois, dans des cafés. Rosa est consciencieuse, elle veut raconter son histoire avec tous les détails, elle tient à ne pas se tromper dans les dates, elle réfléchit, se corrige, reprend. Elle s’exprime avec des mots simples, en faisant beaucoup de gestes, elle mime les soldats, elle chante les slogans révolutionnaires. Elle est belle quand elle raconte, elle fait jeune aussi, un côté naïf qui est resté. Malgré tout ce qu’elle a traversé, elle croit en l’humain, et en l’amour.

« Je suis née le 25 décembre 1963 à Puente Alto, une petite ville à côté de la capitale Santiago du Chili. Puis, alors que j’étais encore petite, nous avons déménagé dans la province de Cordillera plus près du travail de mon père. Avant la dictature, on était une famille très appréciée, sportive, sociable. Quand il y avait des fêtes entre voisins, on était toujours là, et toujours les derniers à partir ! J’ai vécu une enfance heureuse, en tous cas au début. Mon père travaillait bien, on ne manquait de rien.

Mon père venait d’une famille pauvre. Il n’a pas fait d’études, il a arrêté l’école à seulement 8 ans pour aller travailler. Au début il faisait n’importe quel petit boulot, puis il a fini par trouver un emploi dans une mine de cuivre. C’était un homme très intelligent, il a réussi à fonder deux entreprises de construction sans avoir aucun diplôme. Ma mère, elle, a pu faire un peu plus d’études que lui, par contre elle n’a pas eu le choix : mon grand-père l’a obligée à faire une formation de couturière. Ça ne lui plaisait pas beaucoup, mais elle était douée. Elle nous a fait de beaux manteaux et de belles robes. J’ai beaucoup de frères et de sœurs. Nous sommes six enfants. Certains sont en France et d’autres sont toujours au Chili.

En 1973, la dictature de Pinochet est arrivée. J’avais 10 ans, je suis de la génération des « enfants de la dictature ». Même si on ne savait pas, ça se répercutait sur nous. On a grandi dans la peur. À cette époque, j’ai vu des morts, des corps pendus ou d’autres flottant dans le fleuve Mapocho, des hommes qui n’avaient plus de visages, car ils avaient été torturés… Même si je ne comprenais pas tout, ça m’a marquée très fort.

Quand il y a eu le coup d’État, on a voulu rendre visite à ma tante à Santiago pour s’assurer qu’elle allait bien. Ma tante, son mari était dans la politique. Mon grand-père aussi, dans la Unidad Popular, c’est à dire à gauche. À ce moment-là, tous les gens qui soutenaient le président Allende étaient traqués, alors on s’inquiétait. Sur la route, il y avait plein de militaires. On était tous dans la voiture, les six enfants et mes parents. On entendait des coups de feu. Personne ne disait rien. À un moment, ma mère s’est retournée vers nous : « Les enfants, cachez vos yeux avec vos mains et baissez la tête ! » J’ai fait ce que tous les enfants font : j’ai regardé entre mes doigts. Il y avait un garçon, jeune, avec de longs cheveux. Il était pendu. Je m’en rappelle très précisément. C’est le premier mort que j’ai vu.

Il y a eu plusieurs contrôles de police. Ils demandaient aux adultes de sortir de la voiture, ils déchiraient leurs vêtements avec des couteaux pour vérifier qu’ils ne cachaient pas d’armes. Mon père portait les cheveux longs. Ils l’ont attrapé et lui ont coupé les cheveux. Je ne sais pas trop pourquoi. Ils disaient « hippie », ils faisaient un amalgame entre les cheveux longs et les communistes. Ils ont vu qu’il y avait six enfants dans la voiture alors, après un peu d’hésitations, ils nous ont laissé repartir.

Quand on est arrivés chez ma tante, elle avait la jambe dans le plâtre. Il y avait eu une fusillade et elle avait dû se jeter dans l’escalier du métro pour échapper aux tirs. C’est comme ça qu’elle s’est cassé la jambe. Ensuite, elle ne pouvait pas marcher. Pour s’enfuir, elle a dû ramper et se cacher derrière les cadavres. Ce jour-là, son compagnon qui était engagé en politique a disparu. On ne l’a plus jamais revu.

Les années ont passé, la dictature continuait. Les gens, petit à petit, refaisaient leur vie. On s’habitue à tout. Même aux rationnements, aux heures de queue à la boulangerie. On s’habitue à ne rien dire, à se cacher. On s’habitue à vivre dans la peur. (…) »

 

©Sophie Cousinié

 

Lisez l’intégralité du témoignage de Rosa dans Les Oiseaux migrateurs. Témoignages de migrants, aux éditions de l’Harmattan. (Disponible à la commande dans toutes les librairies)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *