Témoignage, témoignages

décembre 27, 2016

Rolande : « Aujourd’hui je suis française, parce que je me suis battue ! »

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Nous avons rendez-vous au centre social où l’on met gentiment une salle à notre disposition. On s’installe donc dans cette grande pièce vide, un peu perdues dans un recoin. Ça résonne. Rolande n’est pas intimidée. Elle est pressée de commencer. « J’ai toujours voulu écrire un livre sur ma vie », me confie-t-elle, « mais je ne sais ni lire, ni écrire ». Elle me remercie, je lui donne l’occasion de raconter son histoire, c’est important pour elle. Un jour elle la fera lire à ses enfants, quand ils seront assez grands pour comprendre. Rolande ne sait peut-être pas écrire, mais elle sait parler, elle sait raconter, utiliser les mots justes, placer ses silences au bon moment, accrocher son interlocuteur et jouer avec ses émotions, sans même s’en rendre compte. Son élocution est claire. Son témoignage fait partie de ceux que j’ai pu retranscrire mot à mot, sans changer une virgule. Tandis qu’elle me parle, les yeux de Rolande sont brillants de larmes, elle contient son émotion et raconte avec un soulagement palpable, elle raconte, elle raconte…

« Je suis arrivée en France à l’âge de seize ans avec une de mes tantes, mais commençons par le commencement… Je suis née en 1975 au Bénin, à Ouidah dans le quartier de Ségbohoué. Neuvième d’une famille de dix enfants, j’ai été confiée peu après ma naissance à une de mes tantes qui n’avait qu’un fils. Elle m’a élevée pendant trois ans, puis mon père est venu me chercher. J’ai vécu un an chez mes parents. À l’âge de quatre ans, j’ai perdu mon papa. Ma mère ne s’en sortait pas toute seule avec tous ses enfants, alors on m’a mise chez une autre de mes tantes qui vivait en Côte d’Ivoire.

En Afrique, au Bénin, les filles ont beaucoup moins de valeur que les garçons. C’est pourquoi mes frères ont été scolarisés et moi pas. J’étais destinée à m’occuper de la maison. J’ai vécu en Côte d’Ivoire jusqu’à mes seize ans, puis ma tante m’a envoyée en France, chez sa petite sœur. Elle a fait croire à ma mère qu’elle allait me scolariser et faire de moi quelqu’un de bien. Ma mère lui faisait confiance, c’était sa cousine. Je suis donc partie pour Paris, mais je ne suis jamais allée à l’école. J’étais venue pour étudier, en réalité je restais à la maison. Je m’occupais de ses enfants, je faisais la cuisine.

Dans ma propre famille, je n’avais pas de valeur parce que j’étais une fille, mais chez ma tante, c’était pire : je n’étais personne. Pendant des semaines, j’ai dû garder les vêtements que je portais en arrivant : une jupe en tissu et des tongs, même en hiver. Heureusement, j’ai reçu de l’aide. Quelques voisins ont fini par comprendre et m’ont donné des vêtements. À l’église, j’avais sympathisé avec des compatriotes. Ils voyaient bien comment j’étais traitée. Parfois, en cachette, ils me donnaient un peu d’argent. Et puis, j’avais fini par bien m’entendre avec mes cousines, elles me soutenaient aussi.

La vie se passait tant bien que mal, jusqu’au jour où mon oncle a essayé d’abuser de moi. Il prétextait qu’il avait le droit de choisir deux femmes dans la même famille. Je ne savais pas quoi faire… Alors, je me suis souvenue de cet homme, à l’église, qui m’avait proposé de transmettre un colis ou une lettre à ma mère, lors de son prochain séjour au Bénin. Comme je ne savais pas écrire, j’ai fait une cassette. C’était encore des cassettes audio à l’époque. Je me suis donc enregistrée. J’ai expliqué à ma mère comment se passait ma vie en France et mes problèmes, je lui ai dit que je souffrais.

La cassette est bien arrivée, mais au lieu de s’isoler, ma mère a réuni toute la famille pour l’écouter. Elle ne savait pas… Ils ont entendu tout ce que je disais. Ça a fait un scandale. En France, ma tante l’a su, et ma vie est devenue un enfer. Je souffrais en silence pour que ça ne se répercute pas sur ma mère là-bas. Je ne voulais pas qu’elle ait des problèmes à cause de moi.

Quelque temps après, elle aussi m’a fait parvenir une cassette, mais ce n’était pas du tout ce que j’attendais. Elle me reprochait d’être ingrate, « avec tout ce qu’ils font pour toi ! Je ne comprends pas pourquoi tu as envoyé cette cassette. Tu as de la chance d’être en France, tout le monde rêve d’être en France ! » (…)

Lisez la suite du témoignage de Rolande dans Les Oiseaux migrateurs. Témoignages de migrants, aux éditions de l’Harmattan. (Disponible à la commande dans toutes les librairies)

 

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