Littérature

août 23, 2012

Pierre Loti et Victor Segalen : L’exotique et l’exote

Étiquettes : , , , ,

Si, depuis le début du XIXe siècle, on prisait le voyage en Orient – qui commençait en Espagne et finissait rarement au-delà du Maroc –, nombreux furent, à l’orée du siècle suivant, les Claudel, les Farrère, les Loti et les Segalen à chercher les dernières traces d’aventure, de plus en plus loin, aux confins extrêmes de l’Orient. Les deux derniers ont d’ailleurs poussé particulièrement loin et longtemps leurs pérégrinations respectives. Ainsi, quand Segalen quittait la Polynésie pour se rendre en Chine, il manquait de quelques années son confrère Pierre Loti qui quittait la Chine après l’insurrection des Boxers en 1900. Tous deux avaient des conceptions très différentes de l’exotisme et cherchaient à se démarquer à leur manière de la tradition du récit de voyage qui veut que l’auteur compare le pays visité avec son pays d’origine. Sur ce point, Loti préférait comparer les pays visités entre eux, mêlant les différents exotismes, quand Segalen tentait de porter sur l’autre un regard innocent et dénué de tout préjugé, le regard de l’autre sur l’autre.

Érotisme de l’indigène

De l’Afrique au Japon en passant par l’Inde, la Turquie, Tahiti ou l’île de Pâques, Loti, qui était militaire dans la marine – il avait fait l’école navale de Brest –, a profité de ses multiples déplacements professionnels pour tenir un journal intime dont il se servira pour écrire des romans à partir de ses expériences Entre le témoignage et la fiction, ses textes rendent compte d’une conception personnelle de l’étranger et de l’exotisme. Il s’agissait pour lui d’expérimenter physiquement la rencontre avec l’autre.

Le meilleur moyen, et celui qu’il affectionnait le plus, restait la séduction des femmes indigènes. Ainsi son premier roman Aziyadé lui aurait été inspiré par ses amours avec une jolie Turque, laquelle mourra, dit-on, de désespoir après son départ. Madame Chrysanthème est, quant à lui, né de la passion du marin avec sa jeune épouse nippone (contrat de mariage officiel, d’un mois renouvelable). Son nom de plume même viendrait d’un surnom donné affectueusement par la reine Pomaré à Tahiti. Pourtant, l’auteur des Derniers jours de Pékin a longtemps été soupçonné d’homosexualité. De nombreux critiques en ont conclu que, à l’instar des jeunes filles en fleurs de Proust, les jolies indigènes de Loti pourraient être de jolis indigènes camouflés derrière une hétérosexualité particulièrement démonstrative.

Loti était à juste titre surnommé « le peintre de la Littérature française ». Il recherchait assidûment dans ses voyages le fait ou la chose la plus inhabituelle du point de vue occidental – il n’y a qu’à visiter sa maison à Rochefort pour s’en convaincre – et les retranscrivait ensuite dans ses textes, n’hésitant pas à exagérer un peu pour donner plus de piment à ses aventures.

Pièges du pittoresque

Cela lui vaudra un franc succès éditorial et une place à l’Académie française, mais aussi quelques reproches d’écrivains plus tatillons sur le respect du réalisme. Parmi eux, Victor Segalen, jeune médecin de la Marine, qui nourrira toute sa vie une jalousie aiguë à l’encontre de Loti. Dès son premier livre, Les Immémoriaux , Segalen cherche à surpasser « ces visions brèves qui ravissent Loti et par le moyen desquelles il ravit ensuite ses lectrices », à se distinguer de cet exotisme touristique voire colonial où les auteurs ne font que raconter « ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont senti en présence de choses et de gens inattendus dont ils allaient chercher le choc ». Lui ne voulait pas adopter le regard français mais le regard de l’autre sur l’autre, tentant de le comprendre en dépit de la fatalité que cela inclut : à savoir, la perte de l’exotisme.

Lire la suite de l’article sur le site du Magazine Littéraire ou dans le numéro 521 (juillet 2012)

Laisser un commentaire