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août 13, 2014

Patti Smith, « défoncée à la révolte »

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Capture d’écran 2014-09-13 à 11.09.25Nous connaissons par Just Kids, l’expérience que Patti Smith a faite des années soixante-dix, moins connus sont de la même période ses premiers écrits, publiés vingt ans plus tard sous le titre Corps de Plane et réédité aujourd’hui en poche. Dans cette anthologie, l’égérie de la Punk New-Yorkaise nous donne à lire une série de notes prises entre 1970 et 1980, autant de fragments, miroirs brisés d’une jeunesse à la fois collective et individuelle.

« Un artiste porte ses œuvres en guise de blessures. » confesse-t-elle dans l’avant-propos, « On trouvera donc ici un aperçu des plaies de ma génération. » Plaies encore à vif, douleur d’une jeunesse aussi incomprise qu’elle ne comprend pas le monde qui l’entoure. Quelque part entre un cri de rage et l’éclat d’un rire fou, le recueil offre de belles réflexions sur la religion (« Jésus est mort pour les pêchés de quelqu’un / mais pas les miens »), l’identité (« j’essaie sans arrêt de découvrir ce que c’est d’être américain) ou la liberté (« c’est le droit d’écrire des mots faux, et j’ai beaucoup fait ça. »)

« Défoncée à la révolte » – l’un de ses textes qui aurait pu donner son titre à l’ouvrage, tant il en exprime l’essence –, révoltée dans son corps et dans ses mots, Patti Smith use d’un langage cru, blasphèmes, omniprésence d’un érotisme animal, et des drogues bien sûr, dont les noms s’égrainent comme un chapelet : novocaïne, opium, pénicilline et autre poudre à l’éclat si pur.

Dédiée avec ironie à ses parents « qui ont survécu à tout avec aisance humour et grâce », cette anthologie est aussi le lieu d’une richesse stylistique remarquable, en dépit de quelques maladresses : du haïku au long poème en prose, du récit narratif au monologue surréaliste, les phrases de la poète se font tantôt percutantes, courtes et coupées de points – coups de points, et tantôt déliées, fluides, momentanément apaisées. Comme Rimbaud qu’elle admire, elle déconstruit le vers, se jouant des césures avec fantaisie. (« Nous ne percevions aucune disgrâce / et avons ainsi libéré / au nom de la liberté, l’avenir / des fragrances, fruit de / notre plaisir / et de notre valeur. »)

Avec ces Premiers écrits, l’artiste nous offre une poésie violente et joyeuse, à la frontière de la chanson et du rêve, dont le sens aujourd’hui relève du témoignage. « Nous étions aussi innocents et dangereux que des enfants courant dans un champ de mines. Certains n’y sont jamais parvenus. (…) Et certains semble-t-il s’en sont bien sortis et ont vécu pour se souvenir et saluer les autres. » Un hommage à ses contemporains, artistes ou figures emblématiques, des poètes français aux auteurs de la Beat generation, qui prend avec l’âge une résonnance nouvelle.

Retrouvez cet article dans la sélection Poches du Magazine Littéraire (n°544 – juin 2014)

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