Témoignage

mars 28, 2017

Max : « Personne ne m’expliquait ce qu’il se passait. »

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Au moment où j’allais partir, Max est là, il m’attend, enfoncé dans un grand fauteuil, il paraît minuscule. Il est tard, mais il est venu de loin, il a marché plus de deux heures pour me rencontrer. Il est émouvant ce petit vieux : chauve, maigre, avec un sourire sans dents qui lui mange toute la face. Il parle en anglais, et prend son temps pour articuler sans son dentier. Il semble fragile, et en même temps d’une grande sagesse, un peu naïf et extrêmement attachant. Max ne demande rien à personne, il prend un réel plaisir à raconter son histoire, posément, dans l’ordre, on voit qu’il a l’habitude. Et quelle histoire ! Comment fait-on pour se retrouver à 75 ans à vivre sous la tente dans une forêt d’Alsace ?

@Sophie Cousinié

« Je m’appelle Max Sing et je viens du Guyana. C’est un pays à côté du Brésil, une ancienne colonie anglaise. Je suis né le 24 septembre 1943 à Biloku, dans un tout petit village au milieu de la jungle. Ma mère était Indienne, elle est arrivée dans cette communauté seule et déjà enceinte. Elle s’est adaptée – ici les gens vivaient de la chasse, de la pêche et de la recherche d’or dans la rivière – mais elle a vite attrapé la malaria. Elle est morte deux jours après ma naissance.

Une vieille femme du village m’a recueilli et m’a élevé. Elle m’a donné mon nom : Max Sing, parce que le bébé Max gazouillait, il chantait [to sing : chanter]. Je l’appelais « Aunty » [Tata], c’était une femme bien. C’est elle qui m’a appris tout ce que je sais sur ma mère. Elle m’a raconté que ma mère était catholique et qu’elle priait beaucoup, alors quand elle est partie, Aunty a prié pour elle.

Cette femme a pris soin de moi pendant neuf ans. J’ai grandi dans la forêt, je m’y sentais bien. Un jour trois chasseurs sont venus. C’était des Britanniques, d’ailleurs c’était avant l’indépendance. L’un d’eux est allé voir Aunty et lui a posé des questions sur moi, puis il lui a proposé de me prendre avec lui. Il voulait m’emmener à la ville pour me donner une bonne éducation. Je suis parti avec eux. Je reste convaincu qu’Aunty a fait ça pour mon bien. Elle pensait que j’irais à l’école, que je deviendrais quelqu’un d’important. Je ne crois pas qu’il lui ait donné de l’argent en échange. Je n’ai rien vu de tel.

Je les ai suivis, je ne me posais pas trop de questions. J’avais hâte de découvrir la ville et d’aller à l’école. Le voyage en bateau a duré une semaine. Enfin, nous sommes arrivés à Georgetown, la capitale du Guyana. À peine descendus du bateau, on est montés sur un autre. Immense celui-là. Une véritable usine ! L’homme qui m’accompagnait est allé voir le capitaine. Ils ont parlé un moment. Le capitaine s’est approché de moi, il a tâté mes bras et mes jambes. Il est retourné parler à l’autre et je l’ai vu sortir son argent. Personne ne m’expliquait ce qu’il se passait. Le chasseur a pris l’argent et il est parti sans un regard en arrière. Il m’a laissé sans rien dire.

Le capitaine s’est tourné vers moi, il m’a donné une baffe et il m’a dit : « À partir de maintenant tu m’appartiens. Je t’ai payé cher. Pour rembourser ta dette, tu dois travailler pour moi jusqu’à tes dix-huit ans. » (…)

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