Littérature

janvier 12, 2013

Malentendus, de Bertrand Leclair

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31czCI+mLyL._SL500_Depuis quelque temps, Bertrand Leclair a délaissé ses errances scripturales érotico-lyriques (dans lesquelles il excellait) pour investir la question de la famille. Son dernier livre,Petit éloge de la paternité, en était l’exemple le plus probant, mais pas nécessairement le plus abouti. Avec Malentendus, il a trouvé le parfait dosage entre expression individuelle et résonances universelles. Peut-être, justement, en s’emparant d’une histoire qui n’est pas la sienne, mais celle d’un certain Julien Laporte : « Un intellectuel sourd qui n’a pu le devenir, intellectuel, qu’après avoir échappé à l’éducation d’un père sûr de lui et autoritaire […] et y parvenir avec la même détermination, le même volontarisme que lui, cependant ! »

Bertrand Leclair avoue s’être battu longtemps avant de vaincre la culpabilité d’écrire sur la surdité : ce drame trop facile, qui lui tendait les bras depuis que sa fille avait été diagnostiquée telle. Après une douzaine de livres, et plus encore d’années de recul, il aborde enfin le sujet dans un roman où maturité et sensibilité s’accordent.

Comment faire face, au sein d’une famille, au surgissement brutal de la surdité ? Lorsque – plusieurs mois, parfois plus d’un an après la naissance de l’enfant – l’on comprend, et l’on reçoit en plein visage la nouvelle. Visage qui, sous l’impact, se déchire une seconde jusqu’à « tendre à l’hilarité du cubisme ». La littérature elle-même peine à braver le silence de ceux qui sont appelés muets. L’oeuvre de Balzac contient le monde entier, « mais un monde où vous chercheriez en vain un sourd véritable ». Leclair s’attelle donc à rendre le signe aux sourds, de son écriture ample, avec ses rondeurs et ses fioritures baroques. Sous forme d’enquête, nous suivons le narrateur sur les chemins de l’Audomarois. Nous y rencontrons Julien, son frère rancunier, et sa soeur à l’inlassable compassion. Ils nous parlent de leur enfance, de la rudesse du père acharné à « sauver » son fils de la surdité, et de la culpabilité maternelle : n’avait-elle pas désiré inconsciemment ce sacerdoce ? Ne l’avait-elle pas provoqué ?

Nous apprenons peu à peu, à travers la petite histoire de cette famille brisée, la grande histoire des sourds. L’une et l’autre catastrophiques, fondées sur une foule de malentendus, car, selon la célèbre expression populaire, ceux qui entendent ne savent pas pour autant écouter. On découvre ainsi les décisions prises au congrès de Milan, où l’absence de sourds, les premiers concernés, rappelle, toutes proportions gardées, la conférence de Berlin quand l’Europe se partageait l’Afrique sans lui demander son avis. On apprend aussi l’obsession de Graham Bell qui, avant d’être l’inventeur du téléphone et de faire parler le monde entier, aura lutté toute sa vie en faveur de l’oralisme : interdire aux sourds l’usage de la langue des signes et tenter vainement de leur imposer la « parole pure ». Tous voulaient faire parler les sourds, faire taire ce silence effrayant, qu’importent les conséquences. Ne dit-on pas que la haine est sourde ?

Retrouvez cette critique dans le numéro 527 du Magazine Littéraire (janvier 2013)

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