Littérature

août 15, 2011

Les Comédiens, Graham Greene

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Mister Brown n’a jamais vraiment trouvé son identité. Son nom suffit à dévoiler toute la banalité de son caractère. D’abord serveur, puis revendeur de faux dans la peinture, il se retrouve soudain propriétaire d’un hôtel en plein cœur d’Haïti, légué par une femme qu’il ne connaissait guère plus que lui-même : sa mère.

Sur le chemin du retour vers cette île paradisiaque en pleine guerre civile, embarqué sur la Medea (bateau au patronyme symbolique s’il en est), Brown rencontre trois autres personnages aux noms aussi communs que le sien : un couple absurde d’innocence et de conviction, engagé en faveur du végétarisme : Mr et Mrs Smith et leur pendant opposé : Mr Jones, manipulateur qui cumule les fausses identités pour se faire son trou dans les pires situations.

Ce roman psychologique sur trame de dictature nous montre avec justesse le contexte social pendant le régime de Duvalier, où « Papa Doc » et ses « Tontons Macoutes » font régner la terreur et la violence sur une île en mal d’elle-même. Dans cette grande mascarade, nous sommes tous des comédiens, blancs ou noirs, puissants ou miséreux, engagés ou passifs, nous jouons notre propre rôle jusqu’à la mort ou jusqu’à la vérité.

Finalement, Les Comédiens, sous ses airs de roman tantôt historique, tantôt policier, n’est autre qu’un grand roman initiatique… sans fin. Jamais le narrateur, ni ses pairs, ni même l’île en perdition ne trouveront leur véritable identité, ou une quelconque appartenance à un peuple ou à une famille. Incapables de se construire et de se défendre contre les autres, ils ne peuvent jouer leur destin au-delà de leur rôle.

Graham Greene (1904 – 1991) est un écrivain britannique et journaliste renommé, spécialiste des récits de voyages et auteur de nombreux romans et nouvelles. Il aime à traiter avec sang froid les thèmes de l’ambivalence morale et politique du monde. Ses romans mêlent les grands questionnements historiques aux préoccupations individuelles des personnages et sont souvent emprunt de défaitisme. Pourtant, il est depuis sa mort considéré comme un grand écrivain engagé.

« Les palmiers avaient commencé à se détacher des ténèbres anonymes […]. Une légère brise agitait les longues palmes aux découpures serrées comme un clavier de piano ; les touches s’abaissaient, deux ou trois en même temps, obéissant, aurait-on dit, aux doigts d’un musicien invisible. Pourquoi étais-là ? J’étais là à cause d’une carte postale de ma mère qui aurait pu facilement se perdre : il n’est pas de coup plus hasardeux à la table d’aucun casino. Il y a des gens qui, par leur naissance, appartiennent inextricablement à un pays et qui même loin de ce pays sentent ce lien. Et il y a ceux qui appartiennent à une province, un comté, un village, mais je ne me sentais attaché par aucun lien du tout à la centaine de kilomètres carrés qui entourent les jardins et les avenues de Monte-Carlo, la ville dont les habitants sont en transit. Je me sentais fixé par de plus solides amarres à cette loqueteuse patrie de la terreur que le hasard m’avait choisie. » (p. 343)

Graham Greene, Les Comédiens, Robert Laffont, 1966.

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