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janvier 10, 2014

Le Milieu de l’horizon, de Roland Buti

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Dans la campagne vaudoise, une famille de fermiers tente de surmonter la terrible sécheresse de l’été 1976.

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Cultures et bétail périssent à petit feu sous la chaleur implacable. « Certains disaient que le soleil s’était soudain rapproché de la Terre », raconte Gus, le fils de la famille, « d’autres disaient que la Terre avait changé d’axe et que c’était elle qui, au contraire, était attirée par le soleil. Je pensais que cette chaleur particulière était causée par un astéroïde tombé non loin de chez nous, par un gros corps céleste constitué d’un métal inconnu dégageant des vapeurs toxiques invisibles. Comment expliquer autrement la folie qui semble s’emparer de tous, hommes et animaux ? Les oiseaux deviennent suicidaires, le chien, « trop émotif », multiplie les syncopes, le grand-père décide de coucher dans la paille de l’écurie, en lieu et place de la vieille jument qui se prend à fuguer. Quant à la mère de Gus, son cas est plus préoccupant puisqu’elle menace de quitter la ferme par amour pour une femme du village. Sous la pression de la chaleur, le monde ne tourne plus rond, approche de sa fin.

Dans cette atmosphère d’apocalypse – qui n’est pas sans rappeler l’œuvre d’un autre écrivain suisse : Ramuz, et sa Grande peur dans la montagne –, le personnage assiste bel et bien à la fin d’un monde : le monde de l’enfance, tandis qu’il découvre la sexualité auprès de la jolie Madeleine, surmonte pour la première fois la mort et assiste, impuissant, à l’éclatement du foyer nucléaire.

Prenant le point de vue d’un adolescent de treize ans (l’âge qu’il avait lui-même lors de ce terrible été 1976), l’auteur nous offre un roman d’apprentissage dans les règles de l’art. La dose nécessaire de symbolisme ponctue d’images puissantes un style limpide, tandis que le jeune homme découvre dans une solitude nécessaire que le monde rassurant de l’enfance est un faux semblant et que la stabilité d’une vie tient à bien peu de choses. « Mon problème était de croire que le monde formait un ensemble. Les choses ne sont pas comme cela. Elles sont uniques, séparées les unes des autres comme les notes de musique sur une partition, elles sont autonomes et les éléments qui composent la réalité qui nous entoure sont disjoints, même s’ils s’entrechoquent, même s’ils s’éloignent, même s’ils se rejoignent parfois pour créer quelque chose de nouveau. »

Pourtant, bien vite, le roman d’apprentissage laisse place à une interrogation plus large : faut-il s’adapter à la modernité ou défendre la tradition ? Roland Buti, dont la thèse de doctorat portait sur Le refus de la modernité, donne des airs de paraboles à son récit. La poussinière industrielle installée par le fermier, surchauffée, se transforme en mouroir pour les volatiles et sera à l’origine de la ruine finale. Au-delà de la fin de l’enfance, c’est donc la fin du monde paysan traditionnel que retranscrit l’auteur, succombant au cours des années soixante-dix (« septante », dirait-il) à une aire d’industrialisation de masse. Il en dresse un portrait moribond, n’en cachant ni les charmes, ni les laideurs, racontant la vie, la mort, la violence du quotidien : la simplicité cruelle des choses.

Le Milieu de l’horizon, Roland Buti, éd. Zoé, 288 p., 18 euros.
Article paru en version courte dans le n° 73 du magazine Transfuge (décembre 2013)

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