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mai 30, 2016

La saga Taittinger à Reims

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C’est dans la ville du sacre des rois, où dom Pérignon mit au point sa méthode champenoise, qu’une famille venue de Lorraine choisit de s’implanter dans les années 1930, pour associer son nom à la plus festive des boissons.

Quiconque visite Reims ne peut que constater l’impact de la guerre sur cette ville de la Marne. La plupart des bâtiments sont le fruit de deux grandes vagues de reconstruction : une après chaque guerre mondiale. Quelques immeubles des années 1960 jouxtent une architecture des années 1920, géométrique et fleurie selon les règles de l’Art déco. Pour chasser cette impression étrange – comme si l’histoire de Reims commençait en 1918 -, la somptueuse cathédrale Notre-Dame, chef-d’oeuvre gothique, se dresse, fière de son empreinte médiévale. Témoin grandiose des souffrances de la ville, on peut encore compter sur ses murs les cicatrices laissées par les éclats d’obus.

champagnePierre, le fondateur

C’est entre ces deux guerres, alors que la ville est défigurée, que le premier Taittinger s’installe dans la région. J’ai nommé le grand-père : Pierre, le fondateur. En 1932 il vient de Paris où il est très engagé dans la politique. Bonapartiste, fortement ancré à droite, il a fondé quelques années plus tôt les « Jeunesses Patriotes », un mouvement extrémiste proche des Croix-de-feux et d’Action Française.

Soldat, puis capitaine pendant la Grande Guerre, il a combattu en Champagne. Malgré son état de délabrement, cette région le frappe au cœur. Il pressent aussi qu’il y a là une petite fortune à se faire. Il va investir, sans se douter une seule seconde de la fulgurante ascension que va connaître sa petite entreprise.

Pierre veut se lancer dans le champagne, mais il sait que ce produit de luxe est inextricablement lié dans l’imaginaire collectif à la notion de patrimoine. Petit parisien fraîchement débarqué de la capitale, comment pourrait-il faire sa place dans l’histoire champenoise ? Pour attacher le nom de Taittinger au patrimoine local, il a la solution : acheter le patrimoine local ! Il acquiert d’abord le château de la Marquetterie à Épernay, une belle demeure entourée de vignes, à seulement quelques kilomètres de Reims. Dans le même temps, il rachète une bâtisse du XIIIe siècle, la demeure des comtes de Champagne, qu’il fait restaurer. Quant au siège de sa maison, il l’installe à l’emplacement de l’ancienne abbaye de Saint-Nicaise.

taittingerSaint-Nicaise

Ici au XIIIe siècle se dressaient une église gothique et une grande abbaye où déjà les moines bénédictins fabriquaient du vin de champagne. Depuis les caves sont restées en l’état. On se perd dans le dédale des couloirs de pierre crayeuse aux plafonds voûtés. Par-ci par-là, une ancienne chapelle ou une petite alcôve abritant la statue de saint Jean-Baptiste, patron des cavistes, rappellent la présence des moines.

Si l’on s’enfonce plus loin encore dans les méandres de ce labyrinthe, on débouche soudain sur de vastes salles, creusées dans la roche comme des pyramides. Nous sommes dans des crayères romaines datant du IVe siècle ! Car avant de devenir Reims, la cité de Durocortorum était connue pour son sol riche d’un matériau très utile : la craie, avec laquelle on construisait les maisons (malheureusement peu stable, il n’en reste plus grand-chose). Pour extraire la craie sans risquer d’éboulements, les Romains creusaient d’abord un petit trou, qu’ils élargissaient au fur et à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le sol. D’où ces formes pyramidales. Entre les crayères et les caves médiévales, les sous-sols de la maison Taittinger s’étendent sur près de 4km. Il y a des dizaines de maisons de champagne à Reims et dans ses environs… Imaginez le gruyère de galeries sous la ville ! (…)

Lire la suite du dossier dans le magazine Historia n° 833 (mai 2016).

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