Littérature

septembre 19, 2013

La Nobel Toni Morrison censurée?

Étiquettes : , , , ,

Plus de quarante ans après sa parution, L’Œil le plus bleu (The Bluest Eye), premier roman de la Nobel américaine Toni Morrison, fait encore parler de lui.
À la fin du mois d’août, Bill Holtzclaw, sénateur de l’Alabama, annonçait sa volonté de supprimer l’ouvrage des programmes et des bibliothèques scolaires. Il a été rejoint le 12 septembre par la présidente du Conseil d’éducation de l’État d’Ohio, Debe Terhar, qui n’hésite pas à qualifier le texte de « pornographique ».

4475833871_7eac0d6bfcToni Morrison est reconnue dans le monde entier comme une figure incontournable de la littérature américaine, elle a pourtant souvent été source de polémiques : si la critique ne tarit pas d’éloges à chacune de ses nouvelles productions (ce qui lui a valu de nombreuses récompenses, dont le prix Pulitzer et, bien sur, le prix Nobel de littérature), il est toujours quelques personnalités pour s’insurger contre la violence de ses textes.  

« Ce livre est totalement répréhensible, qu’il s’agisse de la langue ou du contenu. », a affirmé le sénateur interrogé par Alabama Media Group. L’Œil le plus bleu, publié en 1970, raconte l’histoire de Pecola, fillette noire jalouse de la beauté prétendue des blanches, et qui rêve d’avoir les yeux bleus. Ainsi, quand on la regarderait, l’admiration remplacerait le dégoût et la peur. Toni Morrison y dénonce, comme dans la plupart de ses textes, la condition des noirs aux États-Unis. L’intrigue se situe dans l’Amérique ségrégationniste des années quarante et présente des passages extrêmement violents, notamment une scène d’inceste.

 Extrait :

La tendresse a enflé en lui et il est tombé à genoux, les yeux fixés sur le pied de sa fille. Il a rampé vers elle à quatre pattes et il a levé la main pour attraper le pied dans une caresse maladroite. Pecola a perdu l’équilibre et a failli tomber ; Cholly a levé l’autre main vers ses hanches pour la retenir. Il a baissé la tête et lui a grignoté l’arrière de la jambe. Sa bouche tremblait au contact de la ferme douceur de la chair. Il a fermé les yeux et a laissé ses doigts s’enfoncer dans sa taille. La raideur de son corps bouleversé, le silence de sa gorge frappée de stupeur étaient meilleurs encore que ne l’avait été le rire insouciant de Pauline. Le mélange confus des souvenirs qu’il avait de Pauline et de cet acte violent et interdit l’a excité et un éclair de désir a descendu dans ses parties génitales, il a bandé, et les lèvres de son anus se sont adoucies. Tout autour de ce désir, il y avait une frontière de politesse. Il a voulu la baiser – tendrement. Mais la tendresse n’a pas duré. (…)

Ce passage en particulier choque nos deux républicains, qui souhaiteraient que L’Œil le plus bleu soit retiré de la liste du Common Core, document mis en place sous la présidence de Barack Obama, qui propose une sélection de lectures à intégrer dans les programmes scolaires. Le Common Core a été adopté par quarante États, dont l’Alabama et l’Ohio, il suggère la lecture de L’Œil le plus bleu aux élèves de 11th Grade (équivalent à notre classe de première), c’est à dire des « enfants » de seize à dix-sept ans.

Beaucoup de professeurs affirment qu’une telle lecture aide les jeunes à comprendre le climat de racisme extrême dans lequel ont longtemps baigné les États-Unis, ce qui n’empêche de virulentes attaques au nom de la protection de l’innocence de nos chères têtes blondes. « Je ne voudrais pas que mes petits-enfants lisent ça », s’est insurgé Debe Terhar lors d’une réunion du Conseil d’éducation, « ni les enfants de n’importe qui d’autre ». Depuis quelques mois déjà, l’ouvrage attire les foudres des politiques et des lecteurs conservateurs, ainsi le blog Politichicks fustige une « pornographique infantile approuvée par le Common Core », précisant que « les enfants ne sont tout simplement pas assez matures pour subir la violence des scènes d’incestes présentes dans le livre. (…) Leurs cerveaux en développement n’ont pas besoin d’être assaillis par cette notion de violence sexuelle. »

 Interrogée par la chaîne de télévision NBC4, la Nobel ne s’étonne pas de ces réactions. « Le livre est paru au début des années soixante-dix et a été censuré tant de fois, dans tant de lieux différents… ». Il figure en effet à la 15eme place dans la liste des livres les plus censurés entre 2000 et 2009, réalisée par l’Association Américaine des Bibliothèques. On y trouve également deux autres romans de Toni Morrison : Le chant de Salomon (Song of Salomon) et Beloved, qui lui a valu le prix Pulitzer en 1988. 

Si Toni Morrison se soucie peu des imprécations du sénateur Bill Holtzclaw, en pleine campagne de réélection, elle ne peut s’empêcher de prendre personnellement les critiques de Debe Tehrar, car l’intrigue de L’Œil le plus bleu se situe à Lorain, dans l’État d’Ohio, qui est également le lieu de naissance de l’auteur : « Être une fille de l’Ohio, écrivant sur l’Ohio, née à Lorain (Ohio), et être critiquée par le conseil d’éducation de l’Ohio. Au moins, c’est ironique. »

Lire la suite de l’article sur Rue89

 

Laisser un commentaire