Littérature

mars 31, 2012

Herta Müller : La défaite est son combat

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Animal du cœur, de Herta Müller

Sous le régime du dictateur Nicolae Ceausescu, la Roumanie des années 1980 se referme sur elle-même. Les individus s’étiolent. Pour garder un peu de soi, il faux s’unir dans la haine et l’amitié, pour protéger son « animal du cœur » et l’empêcher de s’enfuir vers d’autres nuages ou d’autres tombeaux. Paru en 1994 en allemand, sous le titre Herztier, ce roman de la Nobel Herta Müller est enfin disponible en français. Il raconte le destin d’une poignée d’étudiants en quête d’eux-mêmes et de leur pays. Comment se situer, lorsque l’on est fils et filles d’anciens soldats SS et que notre seul destin est de finir à l’usine avec tous les autres, comme tous les autres. Comment s’identifier quand on nous maintien la bouche close à coup d’interrogatoires musclés et de filatures ? Récit d’une quête identitaire impossible, le texte alterne entre ces souvenirs d’une enfance écrasée sous le regard du père, lui-même écrasé par son passé ; et l’évocation d’un présent lourd de contraintes et de peur, où les hommes ne contiennent plus l’animal qui se cache en leur cœur et se précipitent à l’abattoir pour y boire le sang des bêtes.

Dans un régime de terreur, l’amitié est entachée par la dépendance de l’autre autant qu’elle est rongée par la méfiance. Deux tumeurs tenaces, comme cette «noix» qui dévore les côtes de Tereza et l’emportera juste après lui avoir laissé le temps de dénoncer la narratrice. « La mort de Tereza m’a fait mal comme si j’avais eu deux têtes éclatant en même temps. » dit celle-ci, « Dans l’une, il y avait l’amour fauché et dans l’autre, la haine. Je voulais que l’amour repousse. Il repoussa comme l’herbe et le foin, pêle-mêle : l’amour fut, dans mon front, l’affirmation la plus froide. » Et comme l’amour, les mots repoussent pêle-mêle. Herta Müller les ordonne en phrases concises, jusqu’à recomposer sous nos yeux un tableau pointilliste et sombre de ces années d’avant la fuite. Dans leur brièveté, les phrases recèlent tout un sens caché, métaphorique. Herta Müller rejette les mots ou les concepts « souillés par la politique » et prône « un langage innocent » qui seul serait apte à décrire la réalité : la langue réinventée de la résistance.

Difficile de ne pas voir un autoportrait dissimulé sous la voix de la narratrice : Herta Müller elle-même est née en 1953 dans la communauté souabe (une minorité germanophone de la Roumanie). Son père a été soldat SS et elle a travaillé comme traductrice dans une usine. Lorsqu’elle est récompensée par le Nobel de la littérature en 2009, on fêtait les vingt ans de la fin du régime de Ceausescu. Une nouvelle fois, l’auteur développe dans Animal du cœur les thèmes récurrents de ses œuvres antérieures. Le suicide, le harcèlement d’État, la menace de la déportation et le désir de fuite… Ainsi, parmi le maigre choix de ses romans traduits en français, La Bascule du souffle évoque les années d’un jeune homme envoyé au Goulag, quand La Convocation narre les mésaventures d’une ouvrière, harcelée par la milice communiste pour avoir tenté d’envoyer un appel au secours à l’étranger. De même dans Animal du cœur, la narratrice et ses trois amis sont sans arrêt filés, espionnés, leurs chambres fouillées et leur courrier ouvert. Ils s’inventent un langage codé pour faire passer les informations les plus importantes et glissent un de leurs cheveux dans l’enveloppe comme gage d’authenticité. Pourtant, les interrogatoires s’enchaînent, on les suspecte de dissidence. Il est vrai qu’ils ont chanté quelques fois ce poème censuré. Ce chant qui parle d’amitié et de nuage les conduira inéluctablement  jusqu’à ce ciel rêvé. Une simple pression morale, un licenciement, seulement un peu de violence. Mais le harcèlement et la rigueur du régime les poussent d’abord à se rebeller, puis à s’enfoncer dans une lassitude et une peur croissante. L’une et l’autre dans une valse infernale les font glisser subrepticement sur la pente du suicide et de la folie, au bout de laquelle on peut trouver dans cet ordre, « une ceinture, une fenêtre, une noix, une corde. »

Retrouver cette critique dans le numéro 518 du Magazine Littéraire (avril 2012).

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