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avril 20, 2014

« Eddy Bellegueule » : en finir avec la honte sociale

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Capture d’écran 2014-06-20 à 17.14.44Difficile de l’ignorer encore : dans son roman, qui n’en a que le nom, Edouard Louis raconte son enfance, lorsqu’il s’appelait Eddy Bellegueule et qu’il se faisait tabasser dans un couloir du collège sous le seul prétexte qu’il était efféminé, « une sale tantouze », « une gonzesse »… Il a dû en faire du chemin pour devenir le jeune Parisien qu’il est aujourd’hui : étudiant à Normale Sup’, petit prodige de la littérature aux airs un peu snob et au verbe délicat. Mais peut-on jamais renier ses origines ? Comme le dit le sociologue Didier Eribon, dans « Retour à Reims » (éd. Flammarion, octobre 2010) :

« Ce à quoi l’on a été arraché ou ce à quoi l’on a voulu s’arracher continue d’être partie intégrante de ce que l’on est. »

« Transfuges de classe »

C’est d’ailleurs à Didier Eribon qu’est dédié « En finir avec Eddy Bellegueule », et ce n’est pas un hasard : leurs parcours semblent étrangement similaires. Lui aussi, homosexuel, élevé dans une famille ouvrière, a fui vers la grande ville, lieu de libération tant sexuelle qu’intellectuelle.

« Dans ma vie, en suivant le parcours typique du gay qui va vers la ville, s’inscrit dans de nouveaux réseaux de sociabilité, fait l’apprentissage de lui-même comme gay en découvrant le monde gay et en s’inventant comme gay à partir de cette découverte, j’ai en même temps suivi un autre parcours, social cette fois : l’itinéraire de ceux que l’on désigne habituellement comme des “ transfuges de classe ”.

Et je fus, à n’en pas douter, un “ transfuge ” dont le souci, plus ou moins permanent et plus ou moins conscient, aura été de mettre à distance sa classe d’origine, d’échapper au milieu social de son enfance et de son adolescence. […] Pour m’inventer il me fallait avant tout me dissocier. »

Eribon comme Edouard Louis sont loin d’être les seuls « transfuges », à avoir choisi d’en parler. A tel point que le rejet de l’origine sociale est presque devenu un topos littéraire. Parfois, le contexte diffère un peu plus : il n’y aura pas forcément cette double infériorisation ressentie par le fait d’être issu d’un milieu modeste ET homosexuel, mais on peut aisément regrouper un corpus d’une poignée d’auteurs dont les œuvres tournent autour de ces thèmes. 


Les codes de la pauvreté

Par exemple, « La Merditude des choses », de Dimitri Verhulst – éd. Denoël, 2011 – (ou son adaptation cinématographique par Felix Van Groeningen), se rapproche singulièrement du roman d’Edouard Louis. Même ambiance crasseuse et imbibée, même accumulation de scènes qu’on pourrait qualifier de pittoresques : les bastons à la sortie des bars ; les WC sans porte, ou encore les repas de fin de mois où l’on « mange du lait »… La pauvreté a ses codes et ils sont universels.

Pourtant le ton diffère radicalement. Quand Edouard Louis montre sans hésiter son dégoût, Verhulst choisit de verser dans le tragi-comique. Il s’inclut systématiquement dans le groupe qu’il décrit et revendique la fierté de son appartenance. La fierté plutôt que la honte. Rire plutôt que de pleurer.

Comme son successeur, il finit par fuir son village ; et comme son successeur, écrire la misère sociale devient un moyen de la dénoncer. Le roman d’Edouard Louis se situe quelque part entre la crudité de « La Merditude des choses » et le misérabilisme parfois reproché aux textes d’Annie Ernaux. Edouard Louis :

« Si parler de la misère c’est être misérabiliste, alors oui je suis misérabiliste, et dans ce cas, je l’assume et le revendique complètement. »

Les deux auteurs évoquent les mêmes thèmes, mais le ton du jeune homme est plus agressif que celui de son aînée. En comparaison, le passé qu’elle décrit paraît presque tranquille, mais le souvenir n’en est pas moins rongé par la honte. Une honte sociale qui s’installe sournoisement et ne se déloge plus.

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