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février 13, 2018

DVD : The Crown

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The Crown, série créée par Peter Morgan, intégrale de la première saison 577 min, Sony Pictures Home Entertainment, coffret DVD et Blu-ray 24,99 € (+ Saison 2 sur Netflix)

L’image s’impose d’emblée à notre esprit : Elisabeth II, la vieille dame royalement sympathique, ses cheveux blancs coiffés de l’un de ces éternels chapeaux rose ou vert pâle, saluant son peuple d’une main gantée. La scène est si profondément ancrée dans l’imaginaire collectif qu’il est difficile de la chasser et d’entrevoir derrière le masque une autre facette de la couronne. Voici la lourde tâche à laquelle s’attelle Peter Morgan, créateur de The Crown. On vous entend déjà : « Une série sur la reine d’Angleterre ? Passionnant ! » cessez donc vos sarcasmes et regardez plutôt un épisode…

S’il est une figure historique par excellence, c’est bien elle. Pourtant, avant d’être la plus vieille souveraine de l’histoire, Elisabeth fut une (trop) jeune reine débordée par les responsabilités inhérentes à ce rôle. C’était il y a soixante-cinq ans… La cérémonie de son couronnement fut la première à être rediffusée en direct à la télévision. Pour certains, filmer ce rituel séculaire relevait du scandale, mais la grande majorité y a vu l’occasion de démocratiser cet événement historique, de le rendre accessible et visible par le peuple. Bien des années plus tard, tandis que la reine fête son jubilé de saphirs, The Crown nous offre la même joie simple et un peu scandaleuse : l’accès, par le prisme de la télévision, à la vie de la reine, non seulement publique, en retraçant les grands évènements de son règne, mais aussi privée. L’époque a changé et l’on raconte que la souveraine, loin de s’offusquer, ne serait pas insensible au charme de la série (bien qu’un peu inquiète en ce qui concerne les saisons à venir). Sans doute a-t-elle retenu la leçon de son Premier ministre, Winston Churchill : « Rien de ce qui concerne Votre Majesté n’est privé ».

Cette règle, comme toutes les autres, la jeune femme a dû l’apprendre « sur le terrain », dans l’exercice de ses fonctions. En 1952, elle est brusquement propulsée à la tête du pouvoir à la mort de son père, le roi George VI. Elle ne sait alors rien des conventions, des droits et des devoirs qui incombent à une reine. L’ignorance, la pression et la blessure du deuil encore béante pèsent sur ses frêles épaules. Elle fait face cependant, et relève ce front d’albâtre pour le ceindre de la lourde couronne du Royaume-Uni de Grande-Bretagne, d’Irlande du Nord et des royaumes du Commonwealth. Elle chancelle un instant, mais bientôt prend la mesure du poids de ses nouvelles responsabilités.

Malgré son réalisme scrupuleux, The Crown se présente comme une fiction, s’autorisant une certaine liberté d’interprétation. Dès lors, il est difficile de décerner le vrai du faux. Toutefois, la série a le mérite de nous faire découvrir cet aspect méconnu d’Elisabeth II, ses doutes, ses hésitations entre le respect de la tradition et l’appel de la modernité. On y découvre une jeune femme en prise avec les dilemmes les plus raciniens et qui pourtant fait preuve d’une fermeté surprenante, tenant tête sans sourciller aux mâles orgueils, à son époux ou son Premier ministre. Derrière l’apparente fragilité, c’est donc un caractère fort et déterminé qu’incarne l’actrice Claire Foy (déjà remarquée pour sa brillante interprétation d’Anne Boleyn dans Wolf Hall). Les personnages secondaires ne sont pas en reste : John Lithgow est fascinant dans le rôle d’un Churchill vieillissant, Matt Smith excelle dans celui du prince Philip à la recherche de sa place, sans oublier l’incorrigible princesse Margaret, sous les traits de la sémillante Vanessa Kirby.

Au-delà de la maison de Windsor, la série dresse aussi un portrait authentique de l’Angleterre des années cinquante et des évènements qui ont marqué la décennie, depuis le « grand smog » qui empoisonna Londres en 1952 jusqu’aux prémices de la crise de Suez. Elle montre un pays sur le déclin, qui peine à se relever de la Seconde-Guerre mondiale, à l’image de son Premier ministre, le monstre sacré Winston Churchill.

Sans surprise, The Crown a reçu de nombreuses récompenses et l’enthousiasme général du public. Qui eut cru que l’on se prendrait de passion pour les déboires protocolaires de la famille royale d’Angleterre ? C’était sans compter sur la qualité indéniable de la série, tant sur le fond que dans la forme : une reconstitution d’époque sans fausse note, qui se soucie du détail, illuminée par une photographie superbe… Il faut préciser qu’avec un budget digne des plus grandes dépenses royales (100 millions de livres pour cette première saison), Peter Morgan n’avait pas le droit à l’erreur. Pour parfaire la recette, il y ajoute un brin d’humour anglais et beaucoup de tasses de thé, évidemment.

Au total, six saisons sont prévues pour couvrir plus de soixante ans de règne. Déjà, la deuxième est disponible sur la plateforme de vidéo à la demande Netflix et, d’après la rumeur, elle serait aussi royale que la première… On ne regardera plus jamais la reine de la même façon !

Retrouvez ma chronique dans le numéro 854 du magazine Historia (février 2018)