Témoignage

mai 26, 2017

Ammar : « J’ai connu mille morts avant d’en arriver là. »

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Ammar a un visage juvénile, un sourire en coin qui ne retombe jamais. Il me regarde franchement, dans les yeux, et rit beaucoup. D’un air goguenard, il me parle de bombes et de tortures ; dans un grand éclat de rire, il s’exclame : « Moi, j’ai tout perdu ! »

« Je m’appelle Ammar, j’ai 26 ans et je suis réfugié en France avec ma famille. Nous avons fui la guerre en Syrie… Tout a commencé en 2011, avec les Printemps arabes, vous savez, ces manifestations contre les gouvernements tunisiens, libyens, égyptiens… Chez nous, les médias ne parlaient que de ces révolutions. On entendait à la télévision ou à la radio les manifestants de ces pays-là crier « We want freedom », la liberté pour le peuple ! Si bien qu’un jour, dans la ville de Deraa, des collégiens ont tagué ces mots dans la rue. « We want freedom » Ils ne faisaient que répéter ce qu’ils avaient entendu. À 12 ou 13 ans, ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, ni même ce que la révolution signifiait… mais quand les hommes du président El-Assad ont vu cela, ils ont immédiatement arrêté ces adolescents et les ont torturés.

En Syrie, on ne peut rien dire sur le président, il ne faut surtout pas le critiquer, il est aussi puissant qu’un dieu. Le peuple avait très peur de s’exprimer sur le régime, car vous savez, les murs ont des oreilles…

Quand les parents de ces gamins se sont présentés pour réclamer qu’on les relâche, ils se sont vu répondre « Oubliez vos enfants. Vous avez des femmes ? vous n’avez cas en faire d’autres ! » C’est ainsi que les gens ont commencé à descendre dans la rue et à manifester contre la dictature. Cela aurait pu s’arrêter là, si le président avait parlé à son peuple, s’il avait relâché ces enfants et promit de faire des efforts, s’il avait ouvert le dialogue, mais le régime a très mal réagi : ils ont commencé à arrêter les gens, à augmenter la répression. Alors, petit à petit la contestation s’est étendue dans tout le pays jusqu’à ma ville, Deir Ez-Zor. C’est une grande ville de l’est de la Syrie, près des frontières de l’Irak, sur les rives de l’Euphrate.

J’avais alors 21 ans, j’étais en deuxième année de médecine. Au début, je participais aux manifestations. Plus la colère du peuple grossissait, plus la réponse était violente. Dès l’année 2011, beaucoup de mes amis ont été arrêtés et certains sont toujours portés disparus à ce jour. Juste parce qu’ils avaient participé à des manifestations ! Ils n’ont jamais pris les armes, ils se sont seulement exprimés. N’est-ce pas le minimum qu’une personne devrait pouvoir faire ?

La contestation prenait énormément d’ampleur, et le régime perdait le contrôle. Alors, comme les arrestations et les coups de matraque ne suffisaient plus, ils sont passés à l’étape supérieure : ils ont commencé à tirer à balles réelles sur la foule. Quand la première goutte de sang a coulé, nous avons compris que ça allait vraiment mal tourner.

Une fois, j’étais avec un de mes camarades de fac à l’une de ces manifestations quand soudain quelqu’un a crié « La police ! Attention, la police arrive ! » Un fourgon a fait irruption. Sur son toit était accrochée une mitraillette. Sans même un avertissement, ils se sont mis à tirer sur la foule. C’était la panique, tout le monde s’enfuyait en courant et en hurlant. Mon ami m’a dit « attends, où est mon frère ? ». Il voulait le chercher, mais on n’avait plus le temps, c’était trop tard. Je l’ai emmené par le bras et on a couru. Dans ces cas- là, vous ne vous posez pas de questions, vous ne pensez qu’à fuir. À une intersection, on a pris une toute petite rue sur la droite pour semer la police. Alors, un vieillard qui habitait là a ouvert sa porte « entrez, vite ! » Nous étions une quinzaine de manifestants cachés à l’intérieur, accroupis pour ne pas être visibles depuis les fenêtres, car il y avait des snipers sur les toits. Au bout d’un moment, le calme semblait être revenu. Le vieil homme nous a dit, « Vous pouvez y aller, mais un par un. » Il fallait être discret et prendre un air naturel au cas où l’on croise un policier. Quand mon tour est venu, je suis donc sorti en essayant de ne pas avoir l’air coupable, de me promener comme si je n’étais même pas au courant qu’il y avait eu une manifestation. J’ai marché quelques pas, puis au premier croisement j’ai jeté un œil dans la rue perpendiculaire. Tout au bout, il y avait un policier. Nos regards se sont croisés une seconde. J’ai juste eu le temps de voir qu’il tournait son arme dans ma direction, avant de m’enfuir à toutes jambes !

Tandis que son peuple était assassiné par la police, El- Assad se comportait vraiment comme un fou. Il ne faisait rien pour arrêter ce massacre, au contraire, il en riait… Nous devions faire quelque chose. On ne pouvait pas laisser la police nous massacrer comme ça sans réagir ! C’est ainsi que l’Armée Syrienne Libre s’est créée. C’était des gens comme vous et moi. Le jour, ils étaient étudiants ou travaillaient dans des bureaux, et la nuit, ils sortaient incognito et combattaient le régime. Très vite, une guerre de territoire s’est mise en place, en pleine ville. Telle nuit, l’armée syrienne libre gagnait une rue, le lendemain, un rond-point stratégique, etc. Au matin, tout redevenait normal, les gens retournaient au travail, à l’école… On ne savait pas qui c’était. J’ai appris des mois plus tard qu’un de mes amis en faisait partie, mais sur le moment, il était dangereux d’en parler à qui que ce soit. On ne pouvait faire confiance à personne. Vous savez, il est arrivé qu’une femme dénonce son mari, même dans l’intimité de la famille, on ne pouvait pas baisser la garde. Aujourd’hui, c’est différent : le régime a perdu toute crédibilité, on peut dire sans crainte que l’on fait partie de l’Armée Syrienne Libre, mais au début El-Assad avait encore de nombreux partisans au sein du peuple.

À ce moment-là, pour ceux qui ne participaient pas aux manifestations, qui ne faisaient pas partie de l’Armée Syrienne Libre, ce n’était pas encore trop dangereux. Il suffisait de se mettre à l’abri pendant les batailles. À cette époque, je vivais chez ma mère. Notre appartement était situé sur un grand boulevard, juste à l’entrée de la ville. C’était un endroit stratégique, il y avait énormément de batailles dans ce quartier. Régulièrement les vitres de nos fenêtres étaient soufflées par les détonations. C’était quelque chose de très effrayant. Comme toutes les chambres donnaient sur la rue, pour se mettre à l’abri des tirs, nous devions nous réfugier dans la salle de bain. Lors des premières attaques, nous étions terrorisés, ma mère criait et pleurait, mais petit à petit on a commencé à s’habituer. C’était dangereux, mais c’était devenu notre quotidien. Il faut comprendre qu’il y avait des combats chaque nuit. Alors au bout de la vingtième fois, ce n’est plus aussi traumatisant…

À la fin, on prenait même du thé et quelques fruits secs pour passer le temps, et on discutait tranquillement dans la salle de bain en attendant que ça passe ! On s’habitue vraiment à tout. On n’a pas d’autre choix que de s’habituer pour supporter tout cela.

©Sophie Cousinié
©Sophie Cousinié

 

Un soir, j’étais dans ma chambre en train d’étudier et ma mère prenait le frais sur le balcon. Soudain, j’ai entendu une énorme détonation. Immédiatement, je me suis caché sous mon bureau. Quelques secondes plus tard, ma mère est entrée dans ma chambre, elle était choquée, elle tremblait :

– Oh mon dieu, oh mon dieu, je les ai vus ! – Qui ça ?
- J’ai vu l’Armée Syrienne Libre !

Normalement, personne ne les voyait jamais, d’une part, car ils étaient très discrets, mais aussi parce que les gens restaient tapis chez eux pendant la nuit. Mais cette fois-là, ma mère avait été témoin de toute la scène depuis le balcon : juste en bas de chez nous, une voiture s’était garée et deux hommes en étaient sortis, ils portaient des cagoules. Ils ont pris quelque chose dans le coffre de la voiture : un long paquet enroulé dans une couverture. L’un d’eux a levé les yeux et aperçu ma mère qui n’osait faire un geste. Il l’a regardée un moment, mais il n’a rien dit, et ils se sont éloignés pour se positionner au coin de la rue. De ce point, ils pouvaient voir sans être vus par la police. Alors, ils ont sorti l’objet caché dans la couverture : c’était un lance- roquette ! Un des hommes l’a posé sur son épaule et a commencé à tirer. De ma chambre, j’avais juste entendu le BOUM, mais ma mère avait tout vu. (…) »

 

Lisez l’intégralité du témoignage d’Ammar dans Les Oiseaux migrateurs. Témoignages de migrants, aux éditions de l’Harmattan. (Disponible à la commande dans toutes les librairies)

 

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